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06/06/2009

James Bond 004: Tuer est un jeu. Frédéric Mérand

Le rapport de James Bond à la violence varie beaucoup en fonction des acteurs qui l’ont incarné à l’écran et des périodes historiques. Ou plutôt : à chaque période donnée les producteurs ont choisi un acteur dont les muscles, la stature, la plastique ou les capacités sportives pourraient donner corps à une certaine idée de la virilité, et pourraient donner lieu au maniement d’une certaine forme de violence. Il est connu que quand Fleming appris que Sean Connery avait été choisi pour incarner Bond à l’écran dans James Bond contre Docteur No il ne cacha pas sa réprobation pour cette brute écossaise, bien loin du James Bond "so British" et plus élancé que musclé que Fleming avait en tête. La présence brute de Connery, sa masse et la muflerie qu’il va insuffler au personnage de Bond ont conquis Fleming une fois qu’il eu visionné le film, mais il faut croire que dans le passage de l’écrit à l’écran il était nécessaire de donner corps à un rapport à la violence. Si la violence peut s’évoquer à l’écrit, sa présence matérielle dans l’image la rend encore plus centrale à la narration et donc au personnage de Bond. Si, à lire les romans, on peut oublier que Bond doit faire usage de violence pour s’en sortir, une telle amnésie ne pouvait plus s’opérer à l’écran.

Le rapport de Bond à la violence est donc rendu visible et explicité par la plastique de Connery et transforme aussi du même coup le personnage : le dandy britannique se trouve remplacé par un alpha mâle frustre pour qui la virilité est aussi naturelle que l’air qu’il respire. Aussi les James Bond figurant Sean Connery laissent-ils rarement à des histoires romantiques l’espace de se développer. Bond-Connery use des femmes, et en abuse, et son rapport direct à la violence est intimement lié à son rapport aux femmes. Cette virilité sans complexe ne souffre pas de limites, elle doit pouvoir s’exprimer pleinement dans tous les domaines.

Le passage à George Lazenby dans Au service secret de sa majesté semble alors d’autant plus radical. Dans ce James Bond qui joue la carte romantique (le seul où James se marie) George Lazenby apparaît certes comme un coureur de jupons et un athlète, mais aussi et surtout comme un homme sensible, romantique et qui parfois n’obtient pas la femme qu’il veut. Le changement est bien sûr intentionnel, comme la remarque de Bond le suggère dans le pré-générique après avoir laissé échappé sa proie : « à l’autre (Sean Connery) cela ne serait jamais arrivé ». Cette vision de Bond en pull Jacquard et amoureux transi de la fille d’un mafieux méditerranéen ne séduira pas les spectateurs et Lazenby cède la place à Roger Moore, qui par certains aspects pourtant creuse la veine romantique ouverte par son prédécesseur.

La capacité de Moore à s’émouvoir pour les femmes qu’il rencontre, ou à se rappeler sa femme défunte (comme au début de Rien que pour vos yeux) se double d’un rapport à la violence presque ironique. Si la violence des premiers James Bond ne nous fait rétrospectivement pas très peur, celle de ceux ou Bond est incarné par Roger Moore est presque comique. La plastique de Moore, grand mais pas vraiment musclé, ne rend pas les scènes de violence très crédibles. Moore incarne donc un nouveau type de virilité où la tendresse peut s’exprimer, certes souvent sous le couvert de l’ironie, une arme à double tranchant, et où la violence physique n’est pas valorisée en tant que telle. Les exploits sportifs de Bond –en ski alpin dans l’espion qui m’aimait ou en alpinisme dans Rien que pour vos yeux – remplacent ainsi avantageusement pour Roger Moore les combats au corps à corps.

C’est certainement Pierce Brosnan qui de ce point de vue s’apparente le plus à Roger Moore (il avait d’ailleurs été pressenti pour lui succéder directement). Les exploits physiques de Bond-Brosnan sont souvent des exploits aidés par des machines-gadgets (plus ou moins crédibles, comme une voiture invisible) ou dépassant tellement les limites du crédible (comme dans la scène de prégénérique de Goldeneye où Bond saute dans un hélicoptère en chute libre, ou encore dans Meurs un autre jour  fais du surf sur un tsunami polaire) que les capacités physiques de Bond importe en réalité bien peu. La violence est donc sublimée par le challenge technique et cinématographique des effets spéciaux. Elle n’est pas une dimension de l’identité de Bond mais un prétexte donné aux réalisateurs pour montrer des prouesses techniques digitales (plus ou moins réussies). Cette non-centralité de la violence dans la narration conforte un personnage de Bond plus enclin au romantisme et dont la virilité n’est pas remise en cause par les sentiments. Elle va de pair également avec l’apparition de personnages féminins qui ressemblent de plus en plus à des alter-ego et non des faire valoir de la masculinité bondienne (on y reviendra).

Mais tout change bien évidemment avec l’arrivée de Daniel Craig : sa plastique body-buildée et son rapport direct et constant à la violence redéfinissent la virilité bondienne et ses expressions. La violence de Bond-Craig est une violence de contact : directe, elle n’est que rarement médiée par des outils techniques : dans le prégénérique de Casino Royale, un des deux meurtres qui donnent à Bond son 00 est réalisé à main nues et de façon crue, dans une mise en scène de la violence elle même violente. Le spectateur n’est pas épargné par le grain épais de la pellicule, ni par le mouvement constant de la caméra, les gros plans et les bruitages réalistes. Le ton est donné. Et cette nouvelle violence qui explose sur l’écran est doublée d’un rapport ambigu à la virilité et aux femmes. Virilité abîmée bien sûr puisque Bond subit une torture qui met à mal les insignes de sa masculinité, virilité noire et habitée d’un malaise puisque le rapport de Bond à la violence et aux femmes devient complexe, ambivalent, double. Là ou Bond-Connery utilisait une force brute sans remords et avec le sourire, laissant croire au spectateur qu’il est facile de tuer et de blesser et que ces actes grandissent et confortent la virilité, Bond-Craig suggère que la violence est difficile à manipuler et à maîtriser, qu’elle est aussi à double tranchant pour celui qui l’utilise puisqu’elle peut lui ôter une part de son humanité. La virilité de Bond-Craig ne réside alors plus seulement dans sa capacité à imposer sa force aux autres mais dans son éventuelle maîtrise de celle-ci et de ses effets délétères sur lui-même.

La vision de la violence s’est donc complexifiée. En même temps que celle-ci s’est faite, depuis l’apparition de Bond-Craig, omniprésente, elle est aussi devenue plus crédible et l’objet d’un discours réflexif. L’effet dévastateur pour l’individu d’une virilité qui s’exprime par la projection constante de violence, une donnée connue des analyses de psycho-sociologie, est désormais une composante intégrale du personnage de Bond.

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