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16/06/2013

À quoi sert la science politique? Question bête, réponse...un peu moins.

*Dans le cadre du cours «Affaires publiques et internationales», les étudiants étaient appelés à répondre à la question "À quoi sert la science politique?" en quelque 2000 mots. Étudiant à la maîtrise en science politique, Samuel Tremblay nous livre ici sa réflexion.

C’était en troisième secondaire. Peut-être quatrième, cela n’importe guère. Visiblement peu intéressé par la leçon d’algèbre offerte par notre professeur de mathématiques, un camarade de classe lève la main et pose une question. « À quoi ça va me servir, ça, dans ‘vie? » Je trouve la question sotte. Parce que nécessairement, elle implique une réponse qui sera insatisfaisante à l’oreille de celui qui la pose. Finalement, le professeur bredouille quelque chose sur la valeur intrinsèque de la connaissance, sur l’importance de développer ses capacités d’analyse et de réflexion, et tout le tralala. Bref, rien de convaincant pour ce jeune adolescent très « terre à terre » qui ne voyait dans l’école secondaire qu’un passage obligé avant d’entrer sur le marché du travail. Je me suis alors dit à moi-même : « On ne devrait jamais répondre à une telle question, parce que celui qui saurait apprécier notre réponse est celui qui ne se la pose plus. »

C’est donc avec un brin de stupéfaction que je constate, près de dix ans plus tard, que l’on m’adresse – à moi, étudiant supérieur des cycles supérieurs – une question du même registre : « À quoi sert la science politique? » Une question en apparence tout aussi sotte que la première. Et pourtant, à posteriori, je crois maintenant qu’elle mérite une réponse, aussi insatisfaisante soit-elle. Ou plutôt, qu’elle mérite un questionnement. C’est là l’un des principaux enseignements que j’ai tirés de la science politique. Il vaut la peine, plus souvent qu’autrement, de réfléchir, de débattre et d’échanger sur ces grandes questions qui n’en appellent pas à des réponses précises et figées dans le temps. À condition d’être capable de vivre avec l’incertitude qui découle de ces éternelles interrogations, on gagne beaucoup à répéter un tel processus intellectuel.

Prêtons-nous donc au jeu. Essayons de dépasser l’argument – valide, mais un peu trop cliché – de la valeur intrinsèque de la connaissance, pour trouver des éléments de réponse qui puissent plaire autant à cet adolescent « terre à terre » qu’à ce jeune adulte à la tête dans les nuages. Prêtons-nous au jeu, même si nous savons déjà, personnellement, que la science politique est bel et bien utile. Au final, nous gagnerons tous à cet exercice d’introspection.

UN OUTIL AUX USAGES MULTIPLES

Prenez un groupe de docteurs en science politique. Posez-leur deux questions : « Qu’est-ce que la science politique? » et « À quoi doit servir la science politique? » Dépendamment de leur champ d’études, selon qu’ils soient quantitativistes ou qualitativistes, qu’ils interviennent ou non dans l’espace public et les médias de masse, leurs réponses varieront probablement beaucoup. Nous aurons tendance à leur donner tous raison et tort à la fois. Raison d’affirmer que la science politique peut être et servir à telle chose, mais tort de soutenir qu’elle ne doit pas être et servir à toute autre chose. En d’autres mots, toute tentative de circonscrire à outrance l’objet de la science politique, le rôle du politologue et les méthodes de recherche qu’il devrait préconiser nous apparaît comme contre-productive. La science politique est et doit demeurer une discipline ouverte, dans sa sphère d’application comme dans ses objectifs. Ceux qui ne peuvent vivre avec cet état de fait auraient dû opter pour une autre discipline. Les mathématiques algébriques, peut-être.

Si la discipline est ouverte, son utilité est multiple. En ce sens, la science politique doit avant tout être considérée comme un outil. Il en va de celui qui l’utilise de lui trouver sa fin propre. « Un outil? Comme un marteau? », pourrait nous demander notre camarade de troisième secondaire. Si on veut. Certains diront qu’on ne peut se servir d’un marteau que pour clouer des clous. D’aucuns leur feront remarquer qu’il peut aussi s’agir d’une arme, d’un moyen de défense, d’un outil pour saccager une vitrine et s’infiltrer par effraction à quelque part, pour déclencher l’alarme d’un établissement, etc.

N’allons pas jusqu’à affirmer qu’un marteau – et par ricochet, la science politique – peuvent et doivent servir à n’importe quoi. Ce serait malheureux. Pour manger votre soupe, ne prenez pas un marteau. Optez pour la cuillère. Dans la même veine, si vous voulez vous pencher sur la théorie de l’évolution, ne vous inscrivez pas en science politique. Optez pour l’anthropologie.

OBSERVER, COMPRENDRE ET CHANGER LE MONDE

Ainsi, sans trop circonscrire son objet et ses objectifs, il y a quand même lieu de préciser à quoi s’applique plus particulièrement la science politique. La définition offerte par le département de science politique de l’Université de Montréal, à savoir qu’il s’agit d’une discipline qui « étudie les décisions individuelles et collectives qui touchent la distribution des ressources dans une société », en abordant des champs d’observation comme « le fonctionnement de l'État, le comportement des électeurs, la représentation des citoyens, les affaires internationales et la diplomatie des grandes puissances », nous satisfait. Nous ajouterons seulement que cette étude systématique des relations de pouvoir fait de la science politique un outil pour observer, comprendre et changer le monde.

Observer et comprendre. Avant de décider d’enfoncer ou non des clous, il faut d’abord savoir les repérer. C’est le premier rôle de la science politique. Offrir des lunettes et une vision nouvelles sur les sociétés, de sorte à saisir les enjeux qui les transforment avec davantage d’acuité que ne le fait le simple novice. Permettre de prendre du recul face aux événements du jour, en les comparant à ceux du passé et de l’étranger, de sorte à mieux comprendre leur impact sur l’avenir et l’ici. Aider à analyser les motifs et l’influence des acteurs qui prennent part à ces événements, de sorte à identifier les responsables et les victimes du bon et du mauvais.

C’est le rôle que se contentait de jouer le futur lauréat du Nobel d’économie Thomas C. Schelling, en 1960, en rédigeant The Strategy of Conflict. (Schelling 1960) Devenu un véritable ouvrage de référence, le bouquin de quelque 300 pages jette un regard éclairant sur les stratégies de négociation et de résolution de conflit. Quiconque l’a lu se retrouve mieux outillé pour gagner ces jeux de pouvoir qui alimentent le quotidien des plus puissants comme des plus communs des mortels. Il ne s’agit pas d’un essai visant à convaincre, pourtant, mais bien d’un exposé destiné à faire comprendre. Schelling ne dit pas ce qui « doit être », mais seulement ce qui est. Il ne fait pas dans la phronesis au sens où Bent Flyvbjerg l’entend dans Making Social Science Matter (Flyvbjerg 2001). Or, son oeuvre n’en demeure pas moins très utile.

Parce que si nous sommes d’avis que la science politique doit ultimement servir à changer le monde, nous croyons également que toutes ses activités n’ont pas à être consacrées nécessairement à cette fin. La démarche de Schelling n’en était pas une « engagée », mais elle a guidé d’éventuels engagements qui, eux, ont changé la face du monde. Ainsi, pour certains, la science politique ne sert qu’à mettre la table. À condition que des invités viennent y manger par la suite, nous croyons que cela fait oeuvre utile. À condition d’être lues, reprises et d’exercer une influence, des études essentiellement descriptives et objectives sont d’une importante contribution.

Changer le monde. Ceci étant dit, il est tout aussi pertinent de faire de la science politique pour enfoncer des clous – ou encore fracasser des vitrines – en suivant un plan que l’on a personnellement défini. À condition de faire preuve d’une sérieuse rigueur « scientifique », on ne profane pas la discipline en se glissant sur le terrain de la subjectivité. On court un plus grand risque de se cogner les doigts, certes, mais on se donne aussi l’occasion d’atteindre plus directement l’objectif ultime : orienter le changement.

Ainsi, la science politique est un outil remarquable pour l’intellectuel engagé, le conseiller politique ou le décideur. Le livre Winner-Take-All Politics de Jacob S. Hacker et Paul Pierson (Hacker et Pierson 2010) est un exemple éloquent de ce que peut apporter la science politique. Mettant en relation des événements marquants du passé et interprétant le rôle joué par certains acteurs clés, les auteurs sont en mesure d’étayer une explication convaincante de la hausse des inégalités aux États-Unis. Leur travail va beaucoup plus loin que la simple chronique d’humeur et, ce faisant, envoie un message plus porteur et plus susceptible de persuader le lecteur. La même dynamique s’applique au conseiller politique qui, doté d’une solide formation en science politique, sera en mesure de formuler des avis plus justes à ses supérieurs et, par conséquent, d’être pris davantage en considération. Ayant étudié la science politique, le décideur sera quant à lui plus prompt à faire des choix éclairés et, peut-être, à atteindre la virtù.

Un mot, enfin, sur ce qui nous apparaît comme le double rôle du politologue universitaire : la recherche et l’enseignement. Appelés à témoigner du bienfondé de la science politique, plusieurs de ces intellectuels de haut niveau seront portés à défendre les fruits de leurs années de recherche, référant au besoin à leurs nombreuses publications dans les plus grandes revues scientifiques. Ils n’auront pas tort de le faire. Les recherches menées dans les nombreuses facultés de science politique du monde ont permis de développer un important corpus de connaissances. Elles ont permis, au fond, de perfectionner l’outil, et il importe de continuer à le faire. Après le marteau, il y eut le fusil à clous, et il y aura autre chose ensuite, on l’espère.

En revanche, ce rôle ne doit pas faire oublier le second qui, à notre esprit, demeure le plus important : la transmission du savoir et de l’intérêt pour la discipline. La science politique trouve son utilité à chaque fois qu’un étudiant, peu importe l’âge, le niveau et le domaine d’études, s’initie à ses notions, de la même façon que les mathématiques trouvent leur raison d’être à partir du moment où elles enseignent aux jeunes à compter. La science politique puise son essence dans le développement de citoyens au sens critique plus aiguisé, à l’appétit de la connaissance plus grand et au désir de changement plus profond. Ne perdons pas cet objectif de vue.

UNE QUESTION DE PERSPECTIVE

Il s’en trouvera sans doute pour dire qu’on peut arriver à toutes ces fins sans l’aide de la science politique. Qu’il existe un éventail d’autres disciplines – que ce soit l’histoire, le droit, l’économie, la sociologie ou la philosophie – qui permettent de voir, comprendre et changer le monde. Que la science politique n’amène aucune notion qui ne soit pas recoupée par l’une ou l’autre de ces disciplines. Et qu’incidemment, la science politique ne sert pas à grand-chose, au final.

Nous leur répondrons qu’on peut sans doute construire une maison en entier sans l’aide d’un marteau, en recourant à une perceuse, à un tournevis et à la meilleure colle à bois du quincailler. Nous ajouterons que le commun des mortels peut très bien vivre sans un coffre à outils dans son placard, quitte à appeler le beau-père lorsque vient le temps de poser une simple tablette. Pourtant, vous ne trouverez pas un ouvrier pour vous dire qu’un marteau ne sert pas à grand-chose. Et vous ne trouverez personne qui regrette l’achat d’un marteau, qui s’en veut d’avoir appris à clouer et, du coup, d’avoir acquis une certaine indépendance par rapport à son beau-père.

Si vous avez suivi la métaphore depuis le début, vous aurez compris que la science politique est, certes, très utile à celui qui recourt à ses notions tous les jours – l’ouvrier, c’est-à-dire le spécialiste, l’analyste, l’universitaire, l’intellectuel engagé, le conseiller politique, le décideur – mais qu’elle l’est tout autant pour le commun des mortels qui, arrivant mieux à observer les dynamiques de pouvoir et à comprendre le monde qui l’entoure, sera à même de se forger un sens critique et d’assumer pleinement son rôle de citoyen, sans devoir adhérer candidement aux opinions politiques préconçues de son beau-père.

Et si vous n’avez pas suivi la métaphore, cher camarade, je ne vous en tiens guère rigueur. Après tout, c’était une question bien sotte. Prenez donc un marteau, appelez votre beau-père au besoin, allez rénover votre sous-sol et laissez-moi seul avec mes élucubrations. Vous avez des tablettes à poser, et moi, un monde à changer. 

14/06/2013

Montréal, la « nouvelle » question nationale dans le Québec du 21ème siècle?

La crise de confiance produite par  la Commission Charbonneau et la démission de Gérald Tremblay à la fin de 2012 marquent une rupture dans la trajectoire de développement politique et institutionnel de Montréal. L’équilibre politique à l’hôtel de ville qui a historiquement permis le développement des corporatismes et de la corruption dans l’administration publique montréalaise ne tient plus.

Montréal a longtemps fonctionné sur le plan politique selon un système d’accommodement entre les élites francophones et anglophones, typique des sociétés hétérogènes clivées sur le plan culturel et linguistique. Dans ce type du système, les élites des différentes communautés s’entendent entre elles pour se partager la représentation politique, mais abandonnent en contrepartie l’exécution des décisions aux différents corps de l’administration et aux intérêts sectoriels qui les entourent. Puisque le « diable est dans les détails », ce transfert d’autorité aux bureaucrates a pour objectif d’éviter que les conflits ne remontent au niveau politique et perturbent la cohabitation, parfois fragile, des élites et des communautés divisées qu’elles représentent.

Accommodement des élites et autonomie bureaucratique

Ce type d’arrangement politico-administratif est connu pour favoriser la segmentation sur le plan organisationnel, le travail en ‘silo’ et l’autonomie des structures bureaucratiques. Le pouvoir de coordination au centre du système est généralement faible et peu développé. Or, s’il faut croire Gérald Tremblay, c’est exactement ceci qui aurait fait le plus défaut au bureau du maire : son incapacité à percer les cultures corporatistes de l’administration municipale - et en particulier celle des ingénieurs et de leurs réseaux privés - pour obtenir l’information qui aurait permis la détection des pratiques révélées à la Commission Charbonneau.

« Nul n’est une île », et cette incapacité n’est pas que l’affaire d’un individu. Elle est aussi une affaire d’institution et de politique. Le bureau du maire  ne dispose pas de moyens institutionnels suffisants pour superviser efficacement les services de la ville.

Une ville apolitique

Dans le système d’accommodement des élites qui implose maintenant sous nos yeux, les enjeux concernant Montréal étaient définis comme des enjeux techniques de structures et de gestion, d’efficacité et d’économies d’échelle. Cette conception plus administrative que politique de Montréal rendait possible la cohabitation des élites francophones et anglophones, pourtant divisées sur la question nationale à l’échelon provincial et fédéral. Montréal était de cette façon tenue à l’écart du clivage entre fédéralistes et souverainistes qui structure la vie politique québécoise depuis les années 1960.

Mais aujourd’hui, souverainistes et fédéralistes s’entendent pour mettre la question de Montréal à l’agenda politique du Québec. Les deux camps reconnaissent que c’est à Montréal que se joue l’avenir de la société québécoise et de sa capacité à tirer profit de la mondialisation. La Première ministre Marois disait dans un discours en novembre 2012, que Montréal était le « vaisseau  amiral » dans le développement du Québec. En ceci, elle a pleinement raison. Il reste maintenant à doter Montréal d’un  statut politique qui reflète mieux son pouvoir économique.

La répartition des pouvoirs entre Québec et ses villes et municipalités est une affaire strictement provinciale. Ici, point besoin du Canada pour se faire reconnaître comme société distincte ou comme État indépendant avec 50% plus 1 des voix. Toute l’autorité nécessaire se trouve à l’Assemblée nationale.

Montréal, poumon du Québec sur le monde

Québec doit revoir sa vision jacobine des affaires municipales. Montréal est depuis trop longtemps tenue par le gouvernement du Québec dans un état d’infantilisme politique et d’immaturité administrative qui ne favorise pas une véritable prise de responsabilités et de reddition de comptes par les autorités municipales. La centralisation du pouvoir à Québec nuit à la bonne gouvernance de Montréal et favorise l’opacité bureaucratique derrière laquelle se cache la corruption.

Devant les scandales à l’hôtel de ville, le gouvernement réagit en centralisant davantage les pouvoirs de décision à Québec. Quoique compréhensible, cette  réaction ne constitue pas une solution efficace à plus long terme. C’est plutôt l’inverse qu’il faudrait faire : une décentralisation substantielle de pouvoirs pour renforcer la concurrence politique et ainsi revigorer les mécanismes de contrôle dans les villes et les municipalités.

La crise qui secoue présentement Montréal peut être vue comme un déprimant problème de corruption. Elle peut aussi être vue comme une occasion de déblocage pour repenser les horizons politiques de la société québécoise au 21ème siècle.

Le Québec s’est collectivement enrichi avec la maîtrise de ses ressources hydro-électriques depuis les années 1960. Pourquoi ne pas faire de même maintenant avec Montréal pour qu’elle puisse faire briller avec encore plus de force le Québec dans le monde?

10/06/2013

« La province la plus corrompue au Canada »? C’est plutôt son État-providence qui rend le Québec moins tolérant aux inégalités qui accompagnent la corruption

Les Québécois expriment une indignation justifiée en réaction aux stratagèmes de corruption mis à jour à la commission Charbonneau. Ils devraient cependant prendre  gare de ne pas se laisser aveugler par leurs émotions du moment et de « prendre l’arbre pour la forêt ». Car derrière toutes les discussions déprimantes sur la corruption se cache une bonne nouvelle: l’État de droit est fort et se porte bien au Québec. Des exceptions existent certes, mais l’intégrité et l’impartialité des institutions publiques demeurent globalement robustes.

« Lorsqu’on se compare, on se console », dit l’expression. La recherche internationale sur la « qualité du gouvernement » montre que peu de systèmes politiques ont un État aussi solidement institutionnalisé que celui du Québec. La fonction publique est professionnelle et méritocratique. Dans un contexte politique volatile, les fonctionnaires ont géré avec brio la transition de gouvernement aux dernières élections. Les institutions judiciaires sont indépendantes. La juge Charbonneau dispose d’une marge de manœuvre qui lui serait chaudement disputée par les forces politiques dans plusieurs autres régimes démocratiques.  La déférence des politiciens à l’endroit de la commission a jusqu’à présent été exemplaire. Ceux-ci ont déjà consenti une première prolongation du mandat de la commission et rien n’indique que la porte soit fermée à un autre report si cela était nécessaire. La commission doit sentir qu’elle a le soutien politique pour aller excaver la corruption là où elle se dissimule.

Corruption et inégalités, ou l’œuf et la poule

La corruption est une taxe illégale et cachée, imposée à la majorité par des intérêts économiques et politiques qui agissent comme des monopoles pour limiter l’accès aux ressources de la société. Là où cette taxe est trop lourde, elle ralentit le développement socio-économique et accentue les divisions dans la politique et la société. Dans Violences et ordres sociaux (2009), le prix Nobel Douglas C. North et ses collègues estiment que 85% de la population mondiale vit dans des sociétés où prévalent différentes formes de patronage et de favoritisme. Toutes les sociétés humaines connaissent la corruption; la différence est que certaines en connaissent moins que d’autres. La corruption devient un problème lorsque son étendu limite la croissance.

Corruption et inégalités économiques et politiques sont étroitement corrélées dans les études sur le développement humain. Les sociétés plus égalitaires sont ainsi moins corrompues, alors que celles qui connaissent les plus grandes disparités entre groupes sociaux le sont plus. Voilà pourquoi les pays scandinaves se retrouvent systématiquement à la tête des  sociétés les moins corrompues dans les analyses de Transparency International, et que la Somalie et l’Uzbekistan sont les endroits où les perceptions de détournement des ressources publiques à des fins privées sont les plus fortes sur la planète.

Le plus suédois des modèles sociaux en Amérique 

Sur le plan de l’égalité, le Québec n’est certainement pas la Suède. Mais en Amérique du nord, c’est l’État-providence québécois qui s’en rapproche le plus, à la fois sur le plan de ses politiques  sociales  d’accessibilité universelle, de ses modes de gouvernance et d’interactions entre l’État et la société. Au 21ème siècle, cet État-providence a de plus en plus de peine à jouer son rôle d’accélérateur socio-économique, mais ses  politiques et ses institutions ont inscrites, depuis les années 1960,  une vision égalitaire de la société et de la citoyenneté dans l’identité collective. Aujourd’hui, c’est cette vision qui est heurtée de plein front par la corruption. 

Contrairement à l’opinion du Maclean’s et de plusieurs observateurs au Canada,  le Québec n’est pas la province la plus corrompue au pays. Aucune donnée crédible n’existe à cet effet. L’image folklorique du bonhomme carnaval conforte les préjugés qui voient dans le Québec une culture politique encore pré-moderne, héritée d’un passé catholique et autoritaire. Mais ce stéréotype à saveur coloniale et culturaliste - à maintes fois évoqué dans le scandale des commandites - masque plus qu’il ne révèle. L’état de la recherche laisse plutôt croire que le modèle de développement du Québec lui confère une résilience et des capacités de détection de la corruption plus fortes que celles des sociétés moins égalitaires. Au contraire de ce que prétend une certaine pensée néolibérale, ce modèle n’est pas à l’origine de la corruption. Les valeurs d’égalité et de solidarité qu’il institutionnalise plus fortement dans la société protègent celle-ci des excès de la corruption et de ses effets corrosifs sur la cohésion sociale.

Les conclusions et les recommandations de la commission Charbonneau donneront inévitablement lieu à d’importantes réformes dans les structures de l’administration publique. Mais avant de se lancer dans ces transformations, il faudra faire attention de ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain ». De toutes les mesures pour combattre la corruption, l’égalité des citoyens et l’impartialité des institutions sont de loin les plus efficaces.

 

L’affaire Wright-Duffy lève le voile sur la culture organisationnelle dysfonctionnelle du cabinet du premier ministre

Nigel Wright, le chef du cabinet du premier ministre Harper,  n’avait certainement pas prévu démissionner et laisser son patron dans l’embarras quand il a pris la décision de donner 90,000$ au sénateur Mike Duffy pour que celui-ci rembourse les surplus en frais de logement qui lui avaient été versés par les fonds publics. Il devait plutôt avoir imaginé le contraire et estimé avoir pris une décision qui ferait avancer les intérêts politiques du gouvernement. Après tout, le chef de cabinet du premier ministre occupe, de facto, la seconde plus haute fonction au sein du gouvernement parce qu’il est un fin stratège et un oracle de la politique. En tant que dirigeant de la multinationale Onex Corporation et riche avocat d’affaires de Bay Street, Nigel Wright s’y connaît en calcul de risque et en analyse coût-bénéfice dans les décisions d’investissements. Comment un individu reconnu pour de telles compétences est-il arrivé à faire un si mauvais calcul pour lui et son équipe? Comment le cabinet du premier ministre a-t-il pu si mal prévoir le déroulement des événements?  

Les effets négatifs d’un leadership autoritaire

Ce sont parmi les questions les plus intrigantes posées par l’affaire Wright-Duffy. Pour les étudiants de l’administration publique, cette crise lève le voile sur ce qui a toutes les apparences d’une culture organisationnelle dysfonctionnelle au sein du cabinet du premier ministre. Le leadership autoritaire et centralisateur du premier ministre et de son bureau ne favorise pas les débats d’idées et la concurrence des points de vue.  Ce mode de direction encourage plutôt la conformité et renforce les tendances au « groupthink » dans les organisations. Les membres du groupe adhèrent à une vision homogène de la réalité soit par croyances, par contrainte ou par opportunisme, parce que dire au patron ce qu’il veut entendre constitue une stratégie rationnelle d’avancement et de promotion.

Un message politique découpé de la réalité

Personne dans l’entourage de Monsieur Wright  ne semble avoir anticipé les conséquences de sa décision de donner 90,000$ à un sénateur. Le chef de cabinet et sa garde rapprochée n’étaient pourtant pas sans savoir que ce geste allait inévitablement faire l’attention des médias et de l’opposition. Ils n’ont pas dû être surpris lorsque l’affaire est devenue publique. Ils devaient être préparés et avoir un script pour convaincre l’opinion publique et neutraliser les critiques.  C’est ainsi que Monsieur Wright a expliqué qu’il avait épongé la dette du sénateur par intérêt public, parce qu’il ne voulait pas que cette somme soit un fardeau sur le trésor public.  Il a puisé dans ses ressources personnelles pour régler un problème public. Il a agit comme un bon philanthrope et de « façon honorable », comme l’a à maintes fois répétées le premier ministre Harper.

Avec ce message, le cabinet du premier ministre a cru imposer sa définition de l’enjeu à l’agenda politique. Cette stratégie s’est cependant vite révélée inefficace, tant la rationalité de la décision de Nigel Wright est spontanément apparue douteuse aux yeux de tous les observateurs. Partout, la suspicion a été automatique. Le décalage entre l’interprétation des mêmes événements par le cabinet du premier ministre et l’opinion publique n’a jamais semblé si grand auparavant.

L’effet de « groupthink »

Le concept de « pensée de groupe » désigne le fait qu'à l'intérieur du groupe se développent des mécanismes psychologiques qui incitent les individus à rapprocher leurs points de vue les uns des autres, à développer une cohésion qui leur fait prendre des décisions irrationnelles. Ces situations se manifestent en particulier par le fait que l’on ne tient plus compte des réalités extérieures, ce qui donne lieu à des décisions en général inefficaces. La recherche s’est intéressée à l’étude de fiascos, tel le débarquement de la Baie des cochons de 1961 et plus récemment, à la crise financière mondiale et à la « pensée unique » des économistes dans les banques centrales.

Avec la démission de son chef de cabinet, Stephen Harper paie le prix de son style de leadership trop directif et idéologique. Le premier ministre gouverne toujours comme s’il était encore chef de l’opposition, se croyant menacé de tous les côtés par des adversaires libéraux cachés ici et là dans les institutions du gouvernement fédéral. Cette « mentalité d’assiégés » le sert mal à plus long terme. Ceci favorise un esprit de corps qui étouffe toute pensée critique dans son entourage. Le premier ministre doit apprendre à mieux tolérer la dissidence. Sinon, les risques « d’auto-pelure-de-bananisation » deviendront plus grands au fil du temps.