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28/01/2013

Petit guide d'autodéfense du politologue

Nous sommes le 24 décembre. Vous venez de terminer de peine et de misère un semestre qui n'en finissait pas. Les travaux se sont accumulés jusqu'à former des gratte-ciels sur votre bureau et votre vie sociale s'est limitée à Tocqueville, Weber et Arendt. Les traits tirés, mais le sourire aux lèvres, ces tourments vous semblent de plus en plus lointains lorsque vous admirez le fabuleux arbre de Noël qui trône au salon. Tous sont pressés de savourer le festin gargantuesque préparé par Grand-mère : il y a de tout et en quantité, ce qui vous change des vulgaires sandwichs au beurre d'arachide qui constituent l'essentiel de votre alimentation depuis des semaines.

Votre oncle Maurice (ou insérez le prénom approprié ici), qui a déjà un petit verre dans le nez, choisit ce moment de plénitude absolue pour venir vous interroger d'un air narquois : « Il paraît que tu as commencé une maîtrise en science politique, mon petit. Veux-tu bien me dire à quoi ça sert? ». Pris par surprise, vous bredouillez une explication peu convaincante. Certains convives hochent la tête : ils ont la certitude que vos études sont parfaitement inutiles. Vous rougissez jusqu’aux oreilles ; c’est la déconfiture totale.

Cette situation vous est familière? Même si l'intervention de l'oncle Maurice est tout à fait inappropriée au réveillon, sa question est réellement intéressante : à quoi sert la science politique? Cet essai présente une ébauche de réponse à cette question fondamentale et, nous l'espérons, vous fournira un petit guide d'autodéfense qui vous sera utile lors du prochain réveillon.

1.      La science politique pour comprendre le monde

Dans un premier temps, vous pourrez expliquer à votre vieil oncle que la science politique sert à mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. Weber définit la politique comme « l'ensemble des efforts que l'on fait en vue de participer au pouvoir ou d'influencer la répartition du pouvoir soit entre les États, soit entre les divers groupes à l'intérieur d'un État ». La science politique est l’étude de ces luttes de pouvoir. Elle permet d'échafauder des théories et de créer des concepts qui tentent de les décrire.

Par exemple, différentes théories essaient d’expliquer les relations entre les États au sein du système international. Le réalisme voit les relations internationales comme un jeu de puissance où les États, unitaires et rationnels, compétitionnent dans un système anarchique. Le libéralisme se distingue du réalisme par l’importance qu’il donne aux acteurs non-étatiques, comme les organisations internationales, et par la présentation des relations commerciales comme un élément favorisant la coopération entre les États. D’autres théories, comme les théories institutionnelles, les théories de la dépendance ou encore le constructivisme jettent des éclairages différents sur les relations internationales en mettant de l’avant des concepts variés, comme les institutions, l’opposition entre le centre et la périphérie ou les normes et les valeurs. L’étude de ces théories permet d’améliorer notre compréhension du monde.

D’autres théories permettent d’expliquer les luttes de pouvoirs entre différents groupes à l’intérieur d’un État. La théorie des mouvements sociaux est l’une d’entre elles. Dans son livre Power in Movement, Sidney Tarrow nous explique que la légitimité d'une cause n'est pas une raison suffisante pour expliquer la formation d'un mouvement social : il existe des groupes victimes d’injustices horribles qui ne se mobilisent pas et d’autres groupes en comparaison plus favorisés où naissent des mouvements sociaux. Pour qu’émergent ces mouvements, il faut d'abord que la structure d'opportunité change, c'est-à-dire que de nouvelles conditions qui rendent la mobilisation possible apparaissent. Les groupes doivent alors tenter de mobiliser des ressources et d’établir un « cadre de sens » (framing meaning) qui résonne dans la population. Ils posent alors différents types d'actions collectives et poussent l'État à réagir, que ce soit par la répression ou la facilitation. Les différents concepts dégagés par Tarrow permettent d'expliquer, du moins en partie, l'émergence des mouvements sociaux qui secouent nos sociétés.

En somme, la science politique nous permet d'avoir une meilleure compréhension du monde dans lequel nous vivons en mettant en lumière différents aspects des phénomènes politiques à l'aide de théories et de concepts. Il y a toutefois fort à parier que Maurice ne trouvera pas cet argument convaincant. Pour un homme pratique tel que lui, l’amélioration des connaissances théoriques n’est pas suffisante pour affirmer que la science politique est utile.

2.      La science politique pour changer le monde

Dans un second temps, vous devrez donc expliquer à votre oncle Maurice que les connaissances que l'on peut tirer de l'étude de la science politique ont des implications pratiques utiles dans son quotidien : elles permettent, entre autres, de dénoncer des injustices, d’analyser des situations, de développer des stratégies ou de s’impliquer directement en politique et ainsi de transformer le monde dans lequel nous vivons.

Dans son livre Making political science matter, Bengt Flyvbjerg présente le concept aristotélicien de phronesis, qui est l'une des trois branches de la science avec l'epistêmê (le savoir scientifique) et la technê (l'art, la technique). La phronesis se définit comme la connaissance issue de l'expérience. Selon Flyvbjerg, les sciences sociales devraient se bâtir sur ces connaissances pratiques et non pas tenter de construire un savoir scientifique, ce à quoi elles échouent lamentablement de toute façon. En termes clairs, les sciences sociales comme la science politique devraient s'intéresser aux problèmes qui importent aux communautés locales, nationales et internationales et s’assurer de communiquer efficacement les résultats de ces recherches aux citoyens.

De nombreux chercheurs en science politique s'orientent dans cette direction. C'est le cas des auteurs Jacob Hacker et Paul Pierson, qui ont pris le rôle d'intellectuels engagés. Dans leur ouvrage The Winner-take-all Politics, ils se sont intéressés aux raisons pour lesquelles les inégalités se sont accrues aux États-Unis depuis les années 1970 aux dépens de la classe moyenne. Ils y déboulonnent le mythe selon lequel ce changement serait le produit de la mondialisation ou de l’éducation. En effet, l’accroissement des inégalités est principalement causé par des politiques publiques favorables aux super-riches. Ils terminent leur analyse en plaidant pour des réformes importantes du système.

L'auteur Michael Barnett prend également le rôle d’intellectuel engagé en dénonçant la faillite morale de l’Organisation des Nations Unies dans le cas du génocide rwandais. Dans son livre Eyewitness to a Genocide, il expose les raisons pour lesquelles l’organisation a tardé à agir malgré une bonne connaissance du degré de violence visible pour leurs observateurs sur le terrain. À travers une analyse de la situation, il réussit à mettre le doigt sur un problème important de l’ONU : la lourdeur et l’incapacité à réagir de sa bureaucratie, notamment du secrétariat, qui a omis de transmettre des informations importantes au Conseil de sécurité.

Les politologues ne se limitent pas au rôle d’intellectuels engagés, ils peuvent également mettre en lumière les mécanismes derrière les institutions politiques et œuvrer comme analystes. Dans le livre Des anthropologues à l’OMC, différents auteurs analysent la structure de l’Organisation mondiale du commerce et permettent de comprendre les mécanismes derrière les négociations entre les États sur le commerce. Abelès, notamment, analyse les négociations du cycle de Doha et met en évidence les divisions entre les pays en voie de développement, d’un côté, et les États-Unis et l’Europe de l’autre côté. Il souligne également le côté théâtral de ces rencontres. Ainsi, la science politique permet d’analyser des phénomènes politiques et à les rendre compréhensibles pour la majorité.

La science politique permet également de développer des stratégies afin d’influencer les décisions des autres acteurs dans une situation de conflit. Dans son livre Strategy of Conflict, Schelling utilise la théorie des jeux pour définir différentes stratégies qu’il est possible d’adopter lors de négociations. Par exemple, on peut choisir de contracter un engagement afin d’amener un acteur à agir dans le sens que l’on souhaite ou faire une menace pour tenter de le dissuader de poser une action qui nous serait défavorable. Une promesse peut être faite pour favoriser une réaction plutôt qu’une autre et il est également possible de contraindre l’autre acteur à faire quelque chose. La science politique peut donc être utile aux stratèges politiques qui cherchent à maximiser leurs gains.

Une autre application pratique de la science politique est bien-sûr d’être utile aux entrepreneurs politiques, c’est-à-dire les acteurs qui sont directement impliqués dans des groupes comme les syndicats, les partis ou les mouvements militants pour des causes diverses. Prenons un exemple récent. Le mouvement étudiant du printemps 2012 s’est servi de différentes études menées entre autres par l’IRIS afin d’illustrer d’une part le mal financement des universités et d’autre part les effets positifs des investissements en éducation. Ils ont également comparé la situation au Québec avec celle de nombreux autres pays de l’OCDE pour ce qui est de la contribution étudiante au financement des études supérieures. Ces bases théoriques leur ont permis de développer un argumentaire qui résonnait chez une partie de la population québécoise.

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Le 24 décembre reviendra et avec lui son cortège de rituels : la décoration du sapin qui se dresse au salon, l’arrivée de votre famille et bien-sûr le festin préparé par Grand-mère. Attablé devant une assiette remplie de victuailles, vous guetterez du coin de l’œil votre oncle Maurice, qui s’approchera de vous avec un sourire en coin. Seulement, cette année, vous vous serez préparé avec la lecture du petit guide d’autodéfense du politologue. Lorsqu’arrivera la fameuse question, vous déballerez vos arguments : la science politique sert à comprendre le monde où nous vivons et à agir sur lui. Les politologues peuvent donc être théoriciens, mais aussi intellectuels engagés, stratèges, analystes ou bien entrepreneurs politiques. L’oncle Maurice haussera un sourcil, certains convives hocheront la tête : votre but sera atteint, on considèrera que vos études sont utiles!

Tout occupé que vous serez à célébrer votre victoire, vous ne vous intéresserez pas nécessairement à une autre question aussi importante que la première: à quoi sert de s’interroger sur l’utilité de la science politique? En mettant autant d’effort à démontrer qu’elle sert à quelque chose, vous entrez dans le jeu de votre oncle Maurice : définir la valeur des connaissances uniquement par leur effet sur le quotidien le plus immédiat. À l’instar de Flyvbjerg, vous risquez de louer les connaissances pratiques en rejetant du revers de la main les connaissances théoriques. La théorie n’a pas nécessairement d’implications immédiates dans notre quotidien, mais l’amélioration de la compréhension du monde dans lequel nous vivons a une valeur intrinsèque et ne devrait pas être négligée. Mais ça, Maurice ne le comprendrait sûrement pas.