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10/02/2009

Les gagnants et perdants des Jeux olympiques de Pékin : perspectives chinoises

Zhiming Chen


Les cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux olympiques de Pékin et les performances auxquelles ils ont donné lieu ont laissé partout dans le monde des impressions sensationnelles. Une fois terminés ces 16 jours de passion sportive, on a commencé à s’interroger sur les conséquences et les répercussions de ces Jeux. La question qu’on m’a le plus fréquemment posée est celle-ci : « Qui a gagné, qui a perdu? » Malheureusement, peu sont ceux qui m’ont demandé : « Qu’en pensent les Chinois? » D’après moi, cette question est au moins autant, sinon plus importante que la première, parce que la réponse à la première dépend fortement de la réponse à la seconde.

 

La réponse courte à la question « Qui a gagné, qui a perdu? » est apparemment très simple : « La Chine a gagné. » Certains experts apporteront cette réponse en référence à la lutte entre le gouvernement chinois et les militants internationaux dans les domaines des droits de l’homme et des questions internationales. En ce qui me concerne, la victoire de la Chine renvoie plutôt à l’idée d’une Chine riche, forte, confiante et fière de la mentalité chinoise, portée par le succès de l’organisation des Jeux olympiques. Pour moi, le bilan des gagnants et des perdants de ces Jeux se base essentiellement sur ce point de référence.

 

Un rêve de grandeur


Les Jeux olympiques de Pékin n’ont pas représenté la réalité de la Chine d’aujourd’hui, mais plutôt un exemple de ce que le pays pourrait atteindre à l’avenir : une nation riche, forte, et fière d’elle-même, un pays confiant et respecté sur la scène internationale. Depuis un siècle et demi et les guerres de l’opium, des générations de Chinois ont lutté pour ce rêve d’« un pays riche, d’une armée forte »  (富国强兵 Fuguo qiangbing). Pour ce faire, ils ont testé différents types de régimes : la monarchie absolue, la monarchie constitutionnelle, la république capitaliste, la république communiste et, enfin, l’économie socialiste du marché. Après cette longue et traumatisante succession de « ismes », Deng Xiaoping, le successeur de Mao, a formulé un célèbre dicton qui reflète la mentalité chinoise actuelle : « Peu importe que le chat soit noir ou blanc pourvu qu’il attrape les souris. » En d’autres termes, peu importe que le système soit socialiste ou capitaliste pourvu qu’il apporte la richesse. Cette philosophie politique et sociale a fondamentalement transformé la Chine ces 30 dernières années, et il semble que le rêve chinois soit finalement à portée de main. Quiconque représente ce rêve gagne l’appui du peuple ; a contrario, quiconque est perçu comme un obstacle deviendra la cible de son hostilité. Dans cette perspective, les médias occidentaux sont devenus, d’un point de vue chinois, les principaux perdants des Jeux olympiques de Pékin.

 

Pendant les mois qui ont précèdé les Jeux, les médias se sont beaucoup étonné que des Chinois manifestent publiquement leur soutien à leur gouvernement, notamment lors de l’interruption du parcours de la flamme olympique par des militants politiques étrangers. Ils ne pouvaient pas imaginer qu’on puisse sincèrement appuyer un régime non démocratique, sinon despotique. Par conséquent, ils ont accusé le gouvernement chinois d’encourager le nationalisme afin de tenir tête à l’Occident. Cependant, à y regarder de plus près, on se rend compte que l’exacerbation du nationalisme chinois était plutôt à mettre sur le compte d’une fierté chinoise blessée par les protestations. En effet, les Jeux olympiques étaient considérés comme une occasion en or de montrer la réussite d’un pays après 30 années de réforme. Or, les protestations le long du parcours de la flamme olympique ont mis à mal cette intention, et la frustration des Chinois s’est transformée en colère envers les protestataires. Pourquoi ?

 

Les médias occidentaux montrés du doigt


Premièrement, les Chinois et les médias occidentaux n’avaient pas les mêmes attentes en ce qui concerne les Jeux de Pékin. De leur côté, les Chinois souhaitaient utiliser ces Jeux pour mettre en valeur les résultats des réformes économiques et pour exprimer leur fierté quant à ces accomplissements. Les médias occidentaux en revanche ont vu dans les J.O. l’occasion de faire pression en faveur de réformes politiques; par conséquent, ils se sont concentrés sur ce que la Chine n’a pas encore atteint, à savoir la démocratie. Aux yeux des Chinois, les reportages des médias occidentaux ont donc semblé biaisés, malveillants et antichinois. Cette impression a trouvé une confirmation dans les photographies manipulées afin d’être conformes aux vues occidentales préétablies. CNN comme la plupart des médias occidentaux n’étaient pas à même de comprendre la fureur générée par leurs reportages et leurs commentaires.

 

Deuxièmement, les Chinois et les médias occidentaux ne partagent pas les mêmes points de référence. Les Chinois préfèrent comparer « verticalement » leur condition d’aujourd’hui à celle il y a 30 ans et ainsi mettent l’accent sur les progrès que la Chine a réalisés. Les médias occidentaux de leur côté optent pour une comparaison « horizontale » de la Chine actuelle avec les pays occidentaux et mettent par conséquent l’accent sur leurs attentes politiques auxquelles la Chine n’a pas répondu et sur la distance qui existe entre la liberté politique en Chine et la liberté politique dans le monde occidental. Naturellement, les Chinois voient une énorme distorsion entre leurs expériences personnelles et le rapport qu’en font les médias occidentaux. Ils soupçonnent donc qu’il y a d’autres motivations derrière les accusations des médias et les protestations des militants.

 

Troisièmement, il faut souligner une immense différence de perception : les Chinois se sont sentis victimes de l’émeute violente des tibétains civils à Lhassa, tandis que les médias occidentaux ont accusé la Chine d’avoir réprimé une manifestation paisible de moines tibétains. Les Chinois ont été doublement blessés par les critiques vigoureuses des médias occidentaux, puisque l’émeute violente des Tibétains était dirigée contre des Chinois non tibétains. La fierté chinoise s’est transformée en étonnement, l’étonnement s’est à son tour changé en frustration, et la frustration, en colère. C’est la raison pour laquelle les Chinois autour du monde se sont sentis une obligation et une urgence de se lever pour défendre leur patrie.

 

Quatrièmement, Chinois et Occidentaux ne partagent pas les mêmes repères temporels en ce qui concerne les événements au Tibet. Le gouvernement chinois a qualifié d’émeute l’incident qui a eu lieu durant quelques jours à Lhassa. Pour les médias occidentaux en revanche, ce soulèvement a été lu comme le résultat des politiques chinoises de ces 50 dernières années. Or, la plupart des Chinois croient sincèrement que le Tibet fait partie de la Chine depuis des centaines d’années et que l’indépendance temporaire du Tibet avant qu’il ne retourne à la Chine a été la conséquence de la géopolitique britannique. Pour eux enfin, la révolte militaire du Dalaï Lama en 1959 a été le fruit des conspirations américaines. Dans cette perspective, au moment des J.O., les médias occidentaux ont été perçus, dans une certaine mesure, comme des agitateurs et des complices d’une nouvelle conspiration occidentale contre l’intégrité territoriale chinoise.

 

Enfin, l’émergence de la Chine est perçue très diversement dans l’imaginaire collectif. Au début des contacts entre la Chine et l’Occident, la Chine a représenté, aux yeux des occidentaux, un empire mystérieux, une terre de fascination… et un marché énorme. Les guerres de l’opium ont transformé la Chine en un objet de convoitise, cible de la colonisation et de la conquête occidentale. Pendant les 30 années qui ont précédé les réformes économiques, la République populaire était principalement vue comme une menace idéologique. Avec la politique d’ouverture et de réforme de Deng Xiaoping, le pays a à nouveau été envisagé comme un marché énorme aux possibilités infinies – à la condition toutefois que les réformes économiques soient accompagnées de réformes politiques. Mais si cette hypothèse s’avère être une utopie, la Chine riche et forte apparaît soudain comme une menace politique au lieu d’être une chance sur le plan économique.

 

Quant à la Chine, ses relations avec le monde extérieur ont évolué au fil du temps : d’une politique d’autosuffisance et de fermeture à une politique d’ouverture et de réforme et, maintenant, à une politique de globalisation par laquelle le pays veut s’intégrer au reste du monde. Les Jeux olympiques, dans ce contexte, doivent être perçus comme un effort de la Chine à prendre sa place dans la communauté internationale. La peur occidentale d’une Chine riche et forte et le refus de la considérer comme un partenaire égal fait alors l’effet d’un seau d’eau froide sur les flammes des aspirations chinoises.

 

« Don’t be so CNN!  »


Les divergences entre d’un côté les aspirations chinoises et de l’autre les réactions occidentales sont apparues dans toute leur profondeur durant ces Jeux. Les Chinois ont eu le sentiment d’être la cible d’attaques ‑ physiquement à Lhassa et verbalement ailleurs dans le monde, en particulier quand les médias occidentaux ont fabriqué des images pour appuyer leur interprétation de l’émeute violente au Tibet. Pour calmer les protestations des Chinois, CNN a essayé de différencier le gouvernement chinois et le people chinois. Toutefois, cette stratégie a échoué, et les Chinois ont répondu en arborant des t-shirts portant l’inscription « Don’t be so CNN! » (做人不能太CNN!) – ce slogan est lui-même une déclinaison de « Don’t be so CCTV! » (做人不能太CCTV!), une formule visant à dénoncer l’hypocrisie de la chaîne China Central TV. On a même lancé un site Web anti-CNN (www.anti-CNN.com) afin d’« exposer les mensonges et les distorsions des médias occidentaux ». Si ces quelques actions peuvent sembler amusantes, voire ridicules d’un point de vue occidental, elles mettent toutefois en évidence un changement fondamental dans la relation entre les médias occidentaux et leur auditoire chinoise. En effet, les Chinois, en particulier ceux issus de la classe moyenne, ont arrêté de considérer les médias occidentaux comme une source d’information neutre et fiable et les ont relégués au même niveau que les médias chinois.

 

Pour en revenir à la question de départ : « Qui a gagné, qui a perdu ? », on peut affirmer que le gouvernement chinois est le principal bénéficiaire de la victoire de la Chine. D’après les médias occidentaux, il a considéré les Jeux comme un rite de passage sur la scène internationale. Toutefois, cette motivation à s’intégrer dans le concert des nations n’est pas aussi importante que l’impact que les J.O. ont eu à l’intérieur même du pays. Contrairement à ce que pensent les médias occidentaux, souvent les opinions du peuple chinois ne sont pas représentées par la poignée de dissidents en prison ou en exil, mais par les élites de la classe moyenne, grandes gagnantes de la politique d’ouverture et de réforme des 30 dernières années. Dans cette perspective, le succès des Jeux olympiques a confirmé leur expérience personnelle des changements qui ont eu lieu en Chine et leur a permis de s’identifier à une nation riche et forte. Puisque le succès des J.O. est à mettre sur le compte du gouvernement chinois, ces élites ont acquis la confiance que les politiques mises en œuvre faciliteront la réalisation du rêve chinois. Le pouvoir en tire une toute nouvelle légitimité et pourra, à l’avenir, appliquer ses réformes avec une aise relative. Récemment, une enquête de l’institut de sondage Pew Research Center a démontré que 86 % des Chinois étaient satisfaits de la façon dans la Chine est dirigée – c’est 25 points de plus le taux de satisfaction des Australiens à l’égarde leurs dirigeants! Les Etats-Unis quant à eux arrivent en 20e place du classement, avec 23 % d’opinions favorables.

 

Enfin, quand on parle des gagnants et des perdants des Jeux Olympiques de Pékin, on ne peut pas ignorer le tableau des médailles : avec ses 51 médailles d’or ‑ soit 15 de plus que les Etats-Unis ‑, la Chine, pour la première fois, est arrivée en tête. De là à se demander si le même phénomène pourrait se reproduire dans le domaine économique dans un proche avenir, il n’y a qu’un pas... Mais si les probabilités de voir le pouvoir transféré des États-Unis à la Chine ont été bien exagérées dans les discours des médias, ceux-ci ont largement relayé les inquiétudes américaines durant les 16 jours des Jeux. Afin d’éviter la perte de l’hégémonie sportive, The New York Times, The Washington Post, CNN, Fox News et les autres médias américains ont préféré comptabiliser le nombre total de médailles, ce qui a permis aux États-Unis de continuer à occuper, avec 110 médailles, la première place du classement, contre 100 médailles pour la Chine.

 

Un subterfuge comme celui-ci pourrait limiter la peur américaine face à l’émergence chinoise et, par conséquent, réduire la probabilité de conflit entre la Chine et les États-Unis. Cependant, si le malentendu entre les médias occidentaux et les Chinois persiste, cela pourrait entraîner des conséquences catastrophiques : des conflits militaires, voire nucléaires, où la délimitation entre les gagnants et les perdants serait tout sauf claire.