11 posts categorized "Denis Saint-Martin"

19/04/2012

Justin Trudeau - Des propos indignes

Lettre au Devoir

Les propos de Christian Rioux au sujet de Justin Trudeau dans sa chronique du 24 février sont hargneux, mesquins et indignes d’un journal comme Le Devoir. En s’inventant un Justin Trudeau séparatiste, Rioux en profite pour continuer à verser son fiel sur le multiculturalisme. En traitant Trudeau-fils comme un  personnage de « politique-fiction », Rioux dit de lui qu’il est « sans racine », n’a que des droits abstraits, « pas d’histoire, de culture ou de langue ». Il parle un « franglais inaudible ». Il n’est qu’une « identité cosmopolite désincarnée » qui n’a « plus la moindre allégeance nationale ». Ces termes sont socialement durs, comme s’ils étaient tirés presque mot à mot d’un programme du Front national. Les mêmes mots ont déjà été utilisés dans le passé pour faire mal à un peuple que l’on qualifiait aussi d’errant et sans racine. Monsieur Rioux est un homme intelligent. Il faut comprendre qu’au 21ème siècle, le libéralisme porte désormais le nom de multiculturalisme. La recherche de la liberté et de la justice est toujours au cœur du projet. C’est le contexte qui a changé. C’est aux fondements du libéralisme que s’attaquent ceux qui s’inventent des multiculturalismes déshumanisés. Voilà où se situe de nos jours la véritable ligne de fracture politique.

03/01/2012

Bilan de fin d’année politique : Le NPD, le Québec et le nouveau combat pour la citoyenneté

(texte paru dans Le Devoir, le 22 décembre 2011)

En cette fin d’année, à l’heure des bilans politiques, il convient de revenir sur le sens à donner aux élections fédérales de mai dernier. Qu’ont voulu dire les Québécois en mettant la plupart de leurs œufs dans le panier du NPD? En rejetant le Bloc et en appuyant majoritairement le NPD, les Québécois ont pris acte du cul-de-sac dans lequel le Bloc plaçait ultimement le Québec en politique fédérale. Le Bloc peut bien promouvoir la souveraineté à Ottawa jusqu’à ce que mort s’en suive, mais les Québécois savent bien que cet enjeu se joue d’abord et avant tout  à  l’Assemblée nationale et non à la Chambre des communes. Ce sont les citoyens du Québec qui doivent être convaincus de voter pour la souveraineté, non ceux du reste du Canada.

En rejetant le Bloc et en votant pour le NPD, les Québécois ont voulu se réengager avec la politique fédérale canadienne. Ils ont voulu défaire Stephen Harper et aussi, se donner un gouvernement à Ottawa qui aurait pu être formé d’une coalition au sein de laquelle le NPD de Jack Layton aurait été un acteur majeur. Dans ce sens, le vote de mai 2011 n’est rien de moins que la conséquence directe du projet de coalition avorté au moment de la prorogation du parlement en 2008. La grande différence est qu’en 2011 les Québécois ont voulu mettre aux postes de commande les néo-démocrates plutôt que les libéraux, en qui ils n’ont plus confiance depuis le scandale des commandites.

Les Conservateurs ou la coalition

Stephen Harper n’a martelé qu’un seul thème durant toute la campagne électorale du printemps dernier. Il n’y a qu’un choix disait-il alors aux électeurs, entre les Conservateurs et la coalition « broche à foin ». Or, c’est exactement entre ces deux options que les Québécois ont fait leur choix. En 2008, c’est au Québec que le projet de coalition entre libéraux, néo-démocrates et bloquistes recevait le soutien populaire le plus fort et le plus enthousiaste. On se souviendra de la contre-attaque vicieuse des conservateurs, qui ont agressivement dénoncé le soutien des « séparatistes » pour délégitimer le projet de coalition et dresser l’opinion publique du Canada contre celle du Québec.

Sachant le Québec hors de leur portée, les conservateurs auraient probablement préféré une autre victoire bloquiste aux dernières élections, ce qui leur aurait permis de mobiliser encore plus fortement le patriotisme et le nationalisme canadian contre le Québec. Paradoxalement, c’est lorsque le Québec se réengage dans la politique fédérale que les conservateurs le combatte le plus férocement. Et à l’heure actuelle, ce combat est celui qui correspond, dans les faits, à la division institutionnelle entre l’opposition néo-démocrate issue du Québec et le gouvernement majoritaire conservateur élu par le reste du Canada.

Autrement dit, avec le NPD, le Québec s’est donné  un rôle d’opposition institutionnelle à Ottawa. Le fédéralisme ne s’exprime plus seulement que par le jeu de contrepoids entre le fédéral et le provincial, mais aussi, dorénavant, par le rapport de force entre les pouvoirs exécutif et législatif au sein du parlement canadien. Ceci ressemble à une forme de « fédéralisation » de l’équilibre entre les pouvoirs exécutif et législatif à Ottawa. Cet aspect du jeu politique fédéral n’est pas si nouveau qu’il en a l’air. Il n’est que la reproduction d’une dynamique qui a été institutionnalisée par le Bloc Québécois.  

L’opposition institutionnelle à Ottawa

Le Bloc avait habitué les Québécois à voir une majorité de leurs députés à Ottawa dans un rôle d’opposition au gouvernement. Il avait habitué les Québécois à voir leurs députés dans une fonction de contrepoids au pouvoir de l’exécutif au sein du parlement fédéral. Sans le vouloir, le Bloc est devenu un rouage essentiel de l’imputabilité au sein du système politique fédéral. Avec le temps, les institutions parlementaires ont graduellement « canadianisé » le Bloc dans son rôle de chien de garde de la démocratie  à la Chambre des communes. Coincé entre son désir de promouvoir l’indépendance du Québec et de participer à la gouvernance canadienne, le Bloc s’est finalement écroulé sous le poids de ses propres contradictions.

C’est le NPD qui hérite maintenant de ces contradictions. De tous les partis fédéralistes canadiens, le NPD a toujours été le plus ouvert aux revendications identitaires et autonomistes du Québec. Comme le Bloc, le NPD a toujours été un parti d’opposition à Ottawa. Un parti jouissant d’une forte réputation d’intégrité qui donne bonne conscience à ses électeurs.

Mais depuis mai dernier le NPD n’est plus un tiers parti. Le Québec a propulsé le NPD dans le rôle de l’opposition officielle au gouvernement fédéral. C’est à partir du Québec que s’organise la résistance politique au régime proto-autoritaire de Stephen Harper. Le Québec n’est pas en train de quitter le Canada comme les conservateurs voudraient peut-être le faire croire. Il est au contraire en train de le défendre, ou du moins d’en défendre une certaine conception. Cette conception, c’est le NPD qui doit maintenant la développer. Depuis la Révolution tranquille, la stratégie des fédéralistes a toujours été la même : promettre des réformes constitutionnelles qui reconnaîtraient au Québec un statut particulier au Canada. C’est exactement ce même réflexe que Jack Layton a eu lors des dernières élections, lorsqu’il s’était vaguement engagé à ré-ouvrir les discussions constitutionnelles. 

Mais les mêmes causes reproduisent toujours les mêmes effets. Libéraux et conservateurs ont à maintes fois dans le passé suscité les espoirs constitutionnels des Québécois pour mieux les décevoir ensuite. Si le NPD suit la même voie, il risque de connaître le même sort que ces partis au Québec.

Le Québec et le renforcement de la démocratie canadienne

La « fédéralisation » des rapports entre l’exécutif et le législatif à Ottawa offre peut-être au NPD une nouvelle voie à explorer. Après tout, un gouvernement fédéral qui écrase son parlement se donne les moyens de se comporter de la même façon à l’endroit des provinces. Or, on le sait à Ottawa, le pouvoir au sein du gouvernement est très fortement centralisé. Le système tout entier est dominé par le bureau du premier ministre. Comme le juge Gomery l’avait noté dans son rapport, la concentration des pouvoirs au sein du bureau du premier ministre déstabilise l’ensemble du système de gouvernance, car elle engendre de trop forts déséquilibres qui rendent le gouvernement fédéral non-imputable.  

Avec le NPD, le Québec se donne les moyens d’améliorer la démocratie au Canada. Ceci n’a peut-être pas le symbolisme des grandes promesses de réforme constitutionnelle du passé. Mais le nouveau chantier de réforme qui s’ouvre n’en est pas moins important, car au-delà des rapports entre gouvernements fédéral et provincial, il concerne plus fondamentalement le citoyen et ses droits devant l’État.

À l’heure de la mondialisation, les Québécois acquièrent de plus en plus une forme de citoyenneté globale. C’est pour cette raison, qu’au-delà des clivages entre fédéralistes et souverainistes, les Québécois se sentent plus fortement interpellés par la politique étrangère du gouvernement canadien. Nous sommes tous, potentiellement, des Omar Khard. Le combat en est un pour la citoyenneté.

 

27/03/2011

Mettre l’option de la coalition au centre de la campagne électorale

(texte paru le 25 mars 2011dans La Presse)

En campagne électorale, ce dont les partis politiques ne parlent pas est aussi important que ce dont ils parlent ouvertement. Écarter un enjeu de l’agenda politique, refuser consciemment de traiter d’un problème que personne ne veut voir parce qu’il est trop complexe et risqué sur le plan électoral, est en soi une forme de pouvoir auquel ont souvent recours les partis politiques.

S’il y a un sujet dont on ne discutera pas au cours de la campagne électorale qui s’annonce, c’est bien celui de l’unité nationale. Pourtant, cet enjeu est au cœur du dysfonctionnement actuel du système politique canadien. N’est-ce pas la raison pour laquelle nous allons voter pour une quatrième fois en sept ans?

Une coalition illégitime?

Qu’on ne s’y trompe pas : la stratégie électorale de Harper sera de définir le choix entre le soutien aux conservateurs contre une coalition libérale, néo-démocrate et bloquiste. Le PC ne fera que renforcer son agressive campagne de dé-légitimation à l’endroit du projet de coalition mis sur la table en 2008. Les conservateurs savent bien que c’est surtout la présence des « séparatistes » du BQ qui rend le projet de coalition peu légitime dans l’opinion publique canadienne. Comme la majorité des sièges du Québec au parlement fédéral vont au Bloc, cette stratégie a pour effet d’opposer le Québec au reste du Canada. Mais par-dessus-tout, elle a pour effet de travestir le sens du vote de plusieurs Québécois à  l’endroit du Bloc.

La société distincte par d’autre moyen

Le Bloc contrôle près du deux tiers des sièges du Québec à la Chambre des communes, alors que les sondages indiquent que seule une minorité de Québécois souhaitent un référendum sur la souveraineté. La force du Bloc à Ottawa ne vient pas que du soutien des souverainistes convaincus. Le Bloc est la réponse du Québec à l’impasse constitutionnelle qui perdure depuis près de 20 ans.  Il représente la « société distincte » par d’autre moyen. Ce que les Québécois n’ont pu obtenir via la constitution, trop rigide et remplie de points de blocage,  ils l’ont obtenu par la reconfiguration du système de partis fédéral, plus flexible et plus sensible au pouls de l’opinion publique.

Ce ne sont évidemment pas Messieurs Harper et Duceppe qui vont admettre que le Bloc reçoit aussi le soutien de Québécois qui souhaitent plus le fédéralisme renouvelé que l’indépendance du Québec. Ils auraient trop à perdre. Harper est comme le vent qui souffle sur le feu du Bloc. Plus les conservateurs diaboliseront l’idée de coalition en décrivant le Bloc comme un parti illégitime qui n’est pas à sa place à Ottawa, plus ils risquent de le renforcer en insultant l’intelligence des Québécois qui voient dans le BQ une autre façon de faire entendre leurs voix dans la politique fédérale. Le Bloc permet aux Québécois de rendre le gouvernement fédéral plus imputable au parlement et renforce ainsi la démocratie canadienne.

Le Bloc n’est pas que le parti « séparatiste » dépeint par Messieurs Duceppe et Harper. Le Bloc donne aux Québécois la reconnaissance au sein des institutions canadiennes qu’ils ont été incapables d’obtenir par la réforme constitutionnelle. Sa présence à Ottawa fait peut-être plus pour légitimer le fédéralisme canadien au Québec que l’on ne veut bien le reconnaître.  Ceci est une possibilité dont il est grand temps de prendre acte.

Pourquoi l’opinion publique tolère-t-elle que le gouvernement Harper contourne impunément les règles de la démocratie parlementaire?

Dans son jugement trouvant le gouvernement coupable d’avoir brimé les privilèges parlementaires, le président de la Chambre aurait, selon Michael Ignatieff : « dit aux Canadiens réveillez-vous! ». Il est en effet étonnant que l’opinion publique ne semble pas accorder plus d’importance aux institutions qui gouvernent pourtant les règles du jeu de notre démocratie parlementaire à Ottawa.

Le parlement : un lieu de « politicaillerie »?

Lorsque les Canadiens regardent ce qui se passe au parlement, ils ne semblent y voir que de la « politicaillerie » parce qu’ils sont habitués depuis 40 ans de voir à Ottawa un gouvernement fort qui garde le parlement silencieux et docile parce qu’il le domine avec sa majorité partisane. Une majorité tenue ensemble par un appareil partisan et bureaucratique centralisé autour du leader et qui fait taire les dissensions par le patronage et une rigide discipline de partis. C’est ainsi que le Canada a été gouverné depuis au moins les années 1970.

Même si le fédéralisme créé de l’interdépendance et donne souvent lieu à des relations intergouvernementales instables, sans point d’équilibre, chaque niveau de gouvernement est néanmoins libre de gouverner à sa guise dans ses propres sphères de juridiction. Ottawa est peut être plus ou moins faible vis-à-vis à des provinces, mais dans ses propres domaines de compétence, il gouverne comme un État unitaire avec une administration publique puissante et presqu’aussi fortement centralisée que celle de la France.

Un nouvel équilibre du pouvoir

On le sait, depuis 50 ans, la tendance à Ottawa est à la centralisation du pouvoir au sein du bureau du premier ministre et à l’affaiblissement concomitant du rôle de contrepoids du parlement. Mais justement, depuis 2004, l’absence de majorité partisane libère en quelque sorte le parlement de la mainmise du gouvernement et accroît sa force dans la surveillance de l’exécutif. Le parlement reprend ainsi son rôle de contrepoids et ceci donne évidemment lieu à plus de débats et de conflits politiques. Ceci produit davantage de « bruits politiques » en provenance d’Ottawa et ce sont ces bruits que les Canadiens interprètent comme de la « politicaillerie ». Les Canadiens continuent de comprendre leur système politique en termes de gouvernement majoritaire, même lorsque ce dernier est minoritaire. Il y une sorte de fossé entre le nouveau mode de fonctionnement des institutions et la compréhension traditionnelle qu’en ont les Canadiens. Il y a un décalage entre le théorique et l’empirique.  Le schème cognitif à partir duquel les Canadiens interprètent le fonctionnement de leur système politique au niveau fédéral ne change pas, il reste stable, alors que la réalité qu’il prétend décrire n’est plus la même.

Une dissonance cognitive entre théorie et pratique?

Les Conservateurs profitent ainsi du fait qu’une majorité de Canadiens ne s’ajustent pas à ce changement et continuent de comprendre leur système en termes de gouvernement majoritaire. Cela ne veut pas nécessairement dire qu’une majorité d’entre eux soit prêt à voter pour Harper. Les Canadiens ne s’ajustent tout simplement pas au fait que la balance du pouvoir soit maintenant passée du côté du parlement. C’est ce qu’a compris le gouvernement Harper et c’est ce qui  fait toute sa force. C’est ce qui lui permet d’outrepasser les règles du jeu parlementaire sans qu’il ne soit puni par l’opinion publique. Comme dans un geste de réflexe, celle-ci tend à se ranger machinalement du côté du gouvernement quand il prétend que ces règles ne sont que des « enfantillages » parlementaires sans lien véritable avec la démocratie qui elle, ne se jouerait qu’au moment des élections.

 Contre la « fédéralisation » du gouvernement central

Le fédéralisme contribue fortement au maintien du modèle de gouvernement majoritaire dans l’imaginaire public. En effet, les Canadiens veulent bien que le pouvoir à Ottawa soit contrebalancé par le pouvoir des provinces dans les relations intergouvernementales car le « bruit » et les frictions fédérales-provinciales sont propres à la dynamique fédérale. Mais ils ne veulent pas que le gouvernement fédéral subisse le même sort dans ses propres sphères de compétence face à un parlement trop fort qui aurait une capacité de blocage comparable à celle des provinces. Ce sentiment est renforcé par la présence du BQ au parlement. La capacité du Bloc à faire contrepoids au gouvernement fédéral dans la gestion de ses propres affaires au parlement ressemble trop à l’image que plusieurs se font au Canada du rôle « d’empêcheur de tourner en rond » du Québec dans le domaine des relations intergouvernementales. On veut bien d’un système fédéral, mais on ne veut pas d’un gouvernement central qui serait lui-même « fédéralisé » de l’intérieur par des groupes politiques de plus en plus divisés en factions régionales et provinciales qui se disputent la balance du pouvoir au parlement. 

Les théories ou les cadres normatifs avec lesquels les individus comprennent et interprètent le monde dans lequel ils vivent sont toujours plus lents à changer que la réalité empirique qu’ils prétendent décrire et expliquer. C’est pour cette raison que l’on est généralement incapable de voir venir les changements et de s’y adapter rapidement.

Après sept années de gouvernement minoritaire, il est grand temps que l’opinion publique canadienne s’ajuste à la nouvelle réalité d’un parlement plus autonome et moins fortement dominé par le gouvernement. Le parlement est d’abord et avant tout un lieu de démocratie, et non seulement de « politicaillerie » comme les Conservateurs veulent nous le faire croire.

11/02/2011

Les élus devraient-ils vendre à des intérêts privés leur expérience du service public pour s’enrichir lorsqu’ils quittent la politique?

Parmi les nombreuses questions que soulèvent la nomination de l’ancien Premier ministre Bouchard à la tête de l’Association pétrolière et gazière du Québec, une semble plus pressante que les autres : celle de la perception d’un possible conflit d’intérêt. Chaque fois qu’un homme ou une femme politique ayant occupé de hautes fonctions publiques quitte le gouvernement pour ensuite se joindre à des intérêts privés au sein d’un grand cabinet d’avocats, de consultants ou de lobbyistes, ceci suscite invariablement un certain malaise collectif sur le plan éthique.

On se demande toujours si les anciens politiciens s’enrichissent en mettant à la disposition d’intérêts privés l’expérience et les réseaux acquis dans les postes qu’ils ont occupés dans le service public. De nos jours, il n’est pas rare que des politiciens deviennent millionnaires après être passés au gouvernement alors qu’en début de carrière ils étaient souvent d’origine plus modeste. C’est comme si la politique leur servait d’ascenseur sur le plan socio-économique. On s’engage en politique non plus seulement pour servir et donner aux autres, mais aussi pour prendre et tirer profit pour soi-même.

Les entreprises privées s’achètent de plus en plus les services des anciens politiciens dans les firmes de lobbyistes. C’est ce qu’on appelle le phénomène de la « porte tournante », pour illustrer la relation de va-et-vient et de mouvement de personnel entre l’industrie et le monde politique. Aux États-Unis, où ce phénomène est très développé, différentes règles interdisent aux politiciens élus au Congrès de devenir lobbyiste lorsqu’ils quittent leur carrière politique. Ils doivent passer à travers une période de « purgatoire » d’une durée variable. L’objectif est de limiter les conflits d’intérêt. Lorsque des entreprises peuvent s’acheter  les services d’un politicien qui dispose de réseaux de pouvoir toujours actifs, ceci risque de corrompre la dynamique de la concurrence devant réguler le fonctionnement du marché. Il y a un risque de politiser l’économie. Les entreprises obtiennent-elles des contrats parce qu’elles sont les meilleures ou parce qu’elles ont des contacts politiques?  C’est à ce critère que l’on reconnaît généralement la corruption.

Combien vaut l’expérience politique?

Une étude de la London School of Economics[1] montre qu’aux États-Unis, la valeur sur le marché du lobbying de celui ou celle qui a été conseiller politique d’un sénateur ou d’un représentant influent et toujours en poste, se situe autour de $200,000 par année d’expérience politique. Plus le poste occupé au gouvernement en a été un d’influence, plus les revenus comme lobbyiste sont grands.

À la lumière de ces chiffres, combien vaudrait, par exemple, un Jean Charest dont on dit d’ailleurs qu’il se dirige vers la voie de sortie politique? Monsieur Charest fait de la politique depuis 25 ans. Il a de l’expérience à deux niveaux de gouvernement et à l’international. Il a été chef de deux partis politiques. Ses réseaux de contacts sont nombreux, étendus et puissants. Sa valeur marchande dans le monde du lobbying est énorme.

C’est pourquoi lorsque Monsieur Charest quittera la politique, tous les yeux seront braqués sur lui. Plusieurs Québécois supposent qu’il deviendra forcément conseiller stratégique pour une grande entreprise, puisqu’on le soupçonne déjà d’être bras-dessus, bras-dessous avec l’industrie.

Mais Monsieur Charest pourrait nous surprendre. Après presque dix ans au pouvoir, il réfléchit maintenant à son héritage, à l’image qu’il laissera pour l’histoire. Plutôt que d’aller vendre au secteur privé son expérience de premier ministre et faire des millions comme lobbyiste, il pourrait continuer dans le service public. Là, il n’y aurait pas de conflit d’intérêt, apparent ou véritable.

Un nouvel ambassadeur à l’Union européenne?

Le Canada négocie présentement un traité de libre-échange avec l’Union européenne (EU). L’Europe est le deuxième plus important partenaire commercial et stratégique du Canada. Le Premier ministre Harper pourrait montrer que le Canada accorde dorénavant à l’Europe toute l’importance que lui confère son statut de super puissance économique en nommant pour l’UE un ambassadeur politique comme le Canada le fait déjà pour Washington. Ceci aurait aussi pour effet de mieux équilibrer des deux côtés de l’Atlantique les relations du Canada en politique internationale.

Le Premier ministre Harper devrait nommer Jean Charest ambassadeur du Canada pour l’UE lorsque celui-ci quittera la politique active. Monsieur Charest croit en l’Europe. Si le Canada signe un accord commercial avec l’UE, ce sera en bonne partie grâce à lui. Pour un fédéraliste comme Monsieur Charest, l’Europe offre aussi une expérience inspirante pour l’avenir des relations Canada/Québec. Dans un tel poste, il évitera les apparences de conflit d’intérêt et fera mentir les cyniques qui voient dans l’engagement politique une activité plus vénale que noble.



[1] Vidal, J. B., Draca M. et C. Fons-Rosen (2010). Revolving Door Lobbyists. Centre for Economic Performance. London School of Economics and Political Science. CEP Discussion Paper No.993.

La motion contre le port du kirpan à l’Assemblé nationale : une hypocrisie politique

 

(texte paru le 11 février 2010 dans Le Devoir)

Le Parti québécois a traditionnellement été un parti social-démocrate de centre gauche. Un  parti censé défendre les plus faibles contre les plus forts. Alors, quand le PQ se prend pour l’ADQ et joue la carte du populisme pour se faire du capital politique sur le dos des minorités et de leurs libertés religieuses, on soupçonne qu’il y a « anguille sous roche ». Quand la députée Louise Beaudoin invoque la neutralité de l’État pour interdire le kirpan à l’Assemblée nationale sous le regard bienveillant du Jésus crucifié qui surplombe le salon bleu, devant un cas si flagrant de « deux poids, deux mesures », comment ne pas conclure à la vile stratégie partisane plutôt qu’au grand débat de principes? Quand on nous dit que le kirpan est interdit à l’ONU, alors que son port est permis dans nos écoles, devons-nous croire que notre société accorde soudainement plus d’importance à la sécurité de ses politiciens qu’à celle de ses enfants? Les incohérences et l’absence de logique sont si flagrantes dans toute cette affaire qu’il est difficile de présumer de la bonne foi de ses protagonistes.

Cela déplaît peut-être à Madame Beaudoin et à ceux qui partagent son opinion, mais le Québec n’est pas la France. La laïcité stricte des institutions, un principe importé de France, n’a absolument rien à voir avec l’expérience historique du Québec en terre d’Amérique. Comment faire appel à ce principe dans une enceinte où on ne le respecte même pas? Les députés français accepteraient-il de débattre dans l’hémicycle sous le regard du « petit Jésus »?

Souverainisme et droit des minorités

Le Québec est une société tolérante et pluraliste où on ne retrouve pas de mouvement xénophobe comme en Europe ou aux États-Unis. Aucune autre société en Amérique ou en Europe n’a réussi à avoir un débat aussi ouvert et démocratique que celui qui a eu lieu au Québec il y a deux ans avec la Commission Bouchard-Taylor. Ce type d’enjeux, complexes sur le plan éthique et politique, auraient déchiré la plupart des autres sociétés, qui préfèrent plutôt balayer le problème sous le tapis, comme le Canada le fait en feignant que tout va bien dans le monde merveilleux du multiculturalisme. Au Québec, le débat sur les accommodements raisonnables a bien sûr été difficile et des choses laides ont été dites. Mais ceci n’a pas divisé notre société contre elle-même, ce qui est en soi une preuve de son ouverture et de sa maturité démocratique.

Le Québec est une société plus sensible que les autres aux droits des minorités. En fait, le Québec est probablement un leader mondial dans le domaine des accommodements raisonnables. Pourquoi? Parce qu’au Québec environ la moitié de nos concitoyens rêvent d’un jour créer un  pays indépendant. Depuis René Lévesque, une partie de l’élite éclairée du mouvement souverainiste, a compris qu’en matière de droits des minorités, le Québec devait « laver plus blanc que blanc ». Dans cette optique, et pour justifier l’indépendance nationale et l’éclatement du Canada, le Québec doit s’astreindre à des exigences supérieures dans la façon dont il traite ses minorités.

Le rôle de la politique internationale

La souveraineté des États est un principe fondamental des relations internationales. Les États qui forment la communauté internationale n’acceptent pas facilement que la souveraineté d’un des leurs soit attaquée de l’extérieur par un autre État ou brisée de l’intérieur par des mouvements indépendantistes. Dans ce dernier cas, la communauté internationale tend à appliquer un principe de proportionnalité : plus le groupe qui revendique son indépendance nationale a été victime de violence et d’abus de la part de l’État dont il veut se séparer, plus la communauté internationale est susceptible de lui apporter rapidement son soutien et sa reconnaissance. Mais la règle inverse est aussi valide : plus l’État dont un groupe cherche à faire sécession est pacifique, démocratique, et développé sur le plan économique et social, plus les exigences pour la reconnaissance internationale sont élevées.

C’est sur la base de ce principe de politique internationale que les souverainistes éclairés et cosmopolites ont généralement eu tendance à imposer à leur mouvement et à leur projet d’indépendance des objectifs plus ambitieux que la moyenne en ce qui a trait aux droits des minorités. C’est pour cette raison que Lévesque a souvent combattu, contre sa propre famille politique, les démons du nationalisme ethnique. Ceux-ci sont certes plus mobilisateurs d’un point de vue stratégique, mais ils sont aussi plus abjects d’un point de vue moral.

C’est aussi pourquoi, certains fédéralistes dont je suis, ont  toujours vu le mouvement souverainiste comme une force positive dans le développement du Québec. La présence au sein de notre société d’un projet de souveraineté devant se justifier dans le cadre d’une démocratie avancée comme le Canada, a eu plusieurs effets bénéfiques pour le Québec, mais aussi pour le Canada. Le Canada ne serait pas devenu l’État-providence qu’il est sans le besoin constant de renforcer sa légitimité face aux pressions venues du Québec.

Le multiculturalisme québécois, la gauche et la droite

Tout ceci implique un fait historique peu discuté mais incontournable : au Québec c’est le mouvement souverainiste qui est en parti la « cause » d’une forme de politique multiculturelle axée sur la reconnaissance des identités minoritaires et les accommodements nécessaires à leur inclusion dans l’espace public. Autrement dit, le multiculturalisme au Québec n’est pas que l’importation d’un « virus » en provenance d’un corps étranger qui serait celui du Canada « anglais ». La société québécoise, et certainement sa métropole, étaient sociologiquement multiculturelles bien avant les politiques de Trudeau. Ce n’est pas une invention imposée par les fédéraliste pour damer le pion aux souverainistes.

D’ailleurs, le clivage entre fédéralistes et souverainistes est très peu utile pour éclairer de façon intelligente le débat sur l’intégration des minorités au Québec. Il masque plus qu’il ne révèle. Le clivage qui compte est d’abord celui entre la gauche et la droite. La députée Beaudoin peut bien justifier son geste en évoquant les récentes sorties d’Angela Merkel et de David Cameron. On lui rappellera qu’il s’agit de deux leaders de droite qui cherchent à cajoler les mouvements anti-immigrants au sein de leur formation politique. Drôle d’association lorsqu’on estime être de gauche!

En bout de ligne, l’Assemblée nationale a préféré voter pour un  principe abstrait, celui d’une laïcité stricte qu’elle ne respecte même pas, et au nom duquel elle ferme ses portes à des citoyens qui ne demandent qu’à être inclus dans les débats démocratiques de leur société. Au Québec, c’est la majorité francophone qui dispose du pouvoir dans les institutions politiques. C’est donc à elle qu’incombe la responsabilité de faire de la place à ceux et celles qui n’ont pas cet avantage.

 

23/11/2010

La crise de la corruption au Québec : une opportunité pour renforcer l’égalité démocratique

Si trop d’enveloppes brunes circulent parmi les politiciens du Québec c’est largement pour financer les coûts associés aux élections. Les politiciens et les partis ont besoin d’argent pour être compétitifs sur le plan électoral. C’est ce besoin qui permet aux grandes entreprises de construction et de génie-conseil d’utiliser leur  argent pour influencer les politiciens et les décisions du gouvernement.

Le pouvoir indu de l’argent sur la politique soulève, au premier chef, des questions reliées à la corruption. C’est de cette façon que cet enjeu est présentement traité dans les médias et l’opinion publique. Mais cela soulève aussi, plus fondamentalement, des questions d’inégalité dans la représentation démocratique, parce que les décisions du gouvernement reflètent plus les intérêts des lobbyistes et des pousseurs d’enveloppes brunes que ceux des citoyens en général. Le pouvoir de l’argent sur la politique rend le processus de représentation plus inégal. Les enveloppes brunes, ce n’est pas tout le monde qui peut se les permettre : ce sont surtout les grandes entreprises et organisations qui en ont les moyens.

Sous la corruption se cache aussi une question d’inégalité. Il faut libérer les partis du pouvoir de l’argent. Pour s’attaquer à cet enjeu il faut agir directement sur les partis politiques. Il faut éliminer leur dépendance à l’endroit des grands intérêts économiques car c’est ceci qui rend le processus de représentation inégal. Ce n’est pas une commission d’enquête sur construction qui va régler le problème.

Désengagement citoyen

Les partis politiques sont devenus plus dépendants des intérêts corporatifs au fur et à mesure que les citoyens se sont désengagés du processus démocratique. La désertion du public, l’érosion du membership et du militantisme ont rendu les partis politiques plus vulnérables au pouvoir de l’argent. Les citoyens ayant quitté le « navire » de la politique partisane,  les corporations et les lobbyistes ont ramassé ce qui restait. La démobilisation citoyenne a réduit notre pouvoir d’agir sur la politique et renforcé le déséquilibre dans la représentation, donnant encore plus d’influence à ceux qui ont le plus de ressources. Ce n’est pas seulement à coup de lois et de bureaucratie que l’on redressera les inégalités de la représentation politique. Il faut aussi un ré-engagement citoyen dans les institutions et les processus politiques. Les partis porteurs de visions et de projets de société attirent moins le pouvoir de l’argent.

Aux États-Unis, l’ancien chef de cabinet du Président Obama, Rahm Emanuel, aurait dit qu’en politique les crises sont des opportunités que l’on ne doit jamais laisser se gaspiller. C’est exactement ce que nos élus devraient faire. La crise actuelle nous donne l’opportunité de renouer avec notre histoire de réformisme démocratique. Ce qui se passe en ce moment est une occasion pour les citoyens  de faire des gains démocratiques. C’est une chance de renforcer l’égalité dans la représentation  en faisant en sorte qu’à l’avenir nos partis politiques ne soient plus les otages des lobbyistes et des corporations. Ce projet est certainement plus mobilisateur que de braquer toutes nos énergies sur les scandales de corruption.  Ceux-ci ne sont que des écrans de fumée qui nous empêchent de voir les enjeux plus fondamentaux.

27/10/2010

Gouvernements minoritaires et fédéralisme : vers de nouveaux équilibres politiques?

Les Libéraux fédéraux disent vouloir jouer la carte des valeurs pour reconquérir le soutien d’une partie de l’électorat québécois. Or, cette stratégie n’aide en rien la cause du Parti libéral du Canada (PLC) au Québec. Un filet de sécurité sociale plus robuste, une politique étrangère plus autonome des États-Unis, un meilleur équilibre entre économie et environnement, ce n’est pas au Québec que ces valeurs posent problème mais dans l’Ouest canadien. Au 21ème siècle, le véritable clivage politique au Canada se situe moins entre le Québec et le « rest of Canada » mais de plus en plus entre le « vieux Canada », celui des provinces fondatrices, et le « nouveau Canada », celui des provinces de l’Ouest, où le pouvoir économique se déplace pour suivre la voie d’accès vers l’Asie.

Là pour rester

Le Bloc monopolise déjà la représentation des valeurs du Québec à l’endroit des politiques du gouvernement canadien. La confiance populaire est aussi largement plus favorable au Bloc qu’au PLC, encore affaiblit par le scandale des commandites. Le Bloc n’exerce pas le pouvoir. Il n’aura jamais à « se salir les mains ». Ceci lui confère une image d’intégrité plus forte. Sur le terrain des valeurs, le Bloc représente notre « bonne conscience » collective à Ottawa, comme le NPD pour les progressistes dans le reste du Canada.

L’existence du Bloc n’a rien d’un phénomène passager. Les gouvernements minoritaires à Ottawa ne sont plus un accident de parcours. L’une des causes de ce phénomène est la durabilité du Bloc en tant que principal représentant de la voix québécoise dans les institutions fédérales.

Des « gênes » fédéralistes

Le Bloc est l’enfant de la défaite de l’accord du Lac Meech. Il représente la « société distincte » par d’autres moyens. Bien plus que le soutien à l’indépendance, c’est de là qu’il tire toute sa force et sa légitimité au Québec. Ce qui n’a pu être accompli par la voie constitutionnelle, trop rigide et remplie de points de blocage, l’a été à travers le système de partis, plus flexible et davantage collé à l’opinion publique.

Qu’il le veuille ou non, de par son histoire, le Bloc porte toujours en lui le « gêne » des efforts collectifs passés qui ont été investis dans la réforme du fédéralisme canadien. Le Bloc monopolisera la représentation québécoise à Ottawa tant et aussi longtemps qu’il y aura un déficit d’imagination autour de la question constitutionnelle.

Pourtant, la concentration extraordinaire des pouvoirs dans les mains du Premier ministre, encore plus forte sous le gouvernement Harper, montre bien que c’est une question qu’il est urgent d’aborder pour démocratiser nos institutions.

Une forme nouvelle de participation?

Le PLC a longtemps été le véhicule par lequel les Québécois ont fait entendre leurs voix en politique fédérale. Mais ce système de représentation a implosé et depuis, il n’y a plus de point d’équilibre en politique fédérale canadienne, d’où sa volatilité et son imprévisibilité actuelles.

De nos jours, la participation politique des Québécois dans la gouvernance fédérale ne se fait plus comme avant, à l’intérieur d’un parti dit « national » qui impose à ses élus une discipline forte pour atténuer les dissensions régionales à l’intérieur de ses rangs. Cette participation est davantage susceptible de se faire via des coalitions entre partis, par le biais d’ententes qui ne sont plus négociées derrière des portes closes mais au grand jour, en public, au parlement. C’est une façon plus complexe de gouverner, mais c’est aussi une façon d’inclure le Québec dans le Canada. C’est ce qu’avait compris Stéphane Dion dans son projet de gouvernement de coalition.

La « diabolisation » comme forme d’exclusion

Sur plusieurs enjeux, le Bloc est souvent plus « pro-canadien » que les Conservateurs, eux dont les valeurs sont plus proches de la droite américaine, comme en font foi leur scepticisme face à la science et aux théories de l’évolution, leur façon de mêler politique et religion, leur militarisation du sens patriotique ou leur soutien aveugle au port des armes, comme si ceci était un droit au Canada!

Diaboliser le Bloc, comme le fait le gouvernement Harper lorsqu’il veut discréditer l’idée d’une coalition appuyée par les « séparatistes » est irresponsable d’un point de vue démocratique. Les Bloquistes et leurs électeurs ne sont pas moins légitimes que les autres partis.

En 2008, les Québécois étaient très fortement en faveur d’un gouvernement de coalition soutenu par le Bloc. Faire du Bloc un partenaire dans la gouvernance, c’est faire en sorte que les Québécois soient encore inclus dans le Canada. À plus long terme, c’est aussi, peut-être, jeter les bases d’un type de fédéralisme nouveau, qui se joue davantage au parlement par le biais de partis de plus en plus régionaux qui négocient entre eux les compromis nécessaires à la décision politique.

 

15/10/2010

La revanche de Lester B. Pearson?

Quelle leçon tirée de l’échec du Canada dans sa tentative d’obtenir un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies? Cette défaite ne reflète pas un déclin du prestige du Canada, ni une érosion de son pouvoir en tant que puissance moyenne dans la politique mondiale La réponse se trouve ailleurs : dans la mise à l’écart des diplomates professionnels du Ministère des Affaires étrangères dans la conduite de la politique internationale du Canada. On le sait, les Conservateurs se méfient des fonctionnaires et surtout, de ceux des Affaires étrangères, qu’ils soupçonnent de sympathies libérales et à qui ils reprochent un certain relativisme moral à propos des grands conflits qui divisent la planète.

Dès leur arrivée au pouvoir, les Conservateurs ont voulu politiser la politique étrangère et se distancer du centre en se rapprochant des extrémismes de George W. Bush aux États-Unis et de Benjamin Netanyahu en Israël. Pour ce faire, ils ont concentré la conduite des affaires étrangères au Cabinet du Premier ministre et de plus en plus écarté des processus décisionnels les avis et conseils formulées par les diplomates de carrière.

Or, la diplomatie internationale, et certainement celle qui se joue dans les corridors de l’ONU, est d’abord et avant tout l’affaire de bureaucrates. Ce sont eux, étant donné leur permanence et leur expérience, qui tissent, au fil des rencontres avec leurs homologues, les liens de confiance entre pays. C’est la régularité de leurs contacts, de même que leur savoir faire et leur réputation qui amènent les pays à négocier leurs différends et à travailler dans des directions communes. La diplomatie est largement une affaire de patience, de prévisibilité et de routine bureaucratique. Ce n’est pas le lieu de la politique partisane. Les politiciens passent mais les diplomates restent. Ce ne sont pas les Dimitri Soudas de ce monde qui disposent de l’expertise servant à lubrifier les rouages des grandes organisations internationales. C’est cela qu’a appris à ses dépends le gouvernement Harper. Son approche d’hyper-partisannerie à la politique internationale lui a fait perdre une place à la table où se décident les affaires de la gouvernance mondiale. Paradoxalement, cette défaite est en quelque sorte la revanche de Lester B. Pearson ou du moins, des employés qui travaillent dans l’édifice qui porte son nom et qui abrite le Ministère des Affaires étrangères.

Des valeurs institutionnelles

Les Conservateurs voient dans la diplomatie canadienne une approche « libérale » au sens partisan et idéologique du terme. Ils n’ont pas compris que si, depuis les années 1960, les valeurs du Parti Libéral convergent effectivement avec l’approche traditionnelle d’entremetteur impartial (honest broker) du Canada sur la scène mondiale, ce n’est pas parce que les valeurs libérales ont « infiltré » le Ministère des Affaires étrangères. C’est plutôt l’inverse qui s’est passé, le Parti Libéral ayant fait siennes les valeurs promues par les fonctionnaires de la diplomatie canadienne. Ce sont d’abord et avant tout des valeurs institutionnelles et non celles d’un parti politique en particulier.

La preuve en est que le Bloc québécois - qui ne brûle certainement pas d’amitié pour les Libéraux – est pourtant l’un des plus ardents défenseurs des symboles et des valeurs qui ont traditionnellement caractérisé la politique étrangère du Canada. En fait, s’il y a un domaine de politique publique fédérale qui rallie encore une forte majorité de Québécois c’est bien celui de la politique étrangère du Canada. La diplomatie canadienne est l’une des rares institutions encore capable de rallier les deux communautés historiques et fondatrices du Canada.

La politique étrangère est toujours le reflet de l’image qu’une société veut projeter d’elle-même dans le monde. Les années Pearson ont été fortes à la fois sur le plan interne pour son ouverture aux revendications du Québec et sur le plan externe pour le déploiement d’une approche dite « internationaliste » fondée sur le multilatéralisme, le respect de la règle de droit et le maintien d’une solidarité transatlantique. Cette approche est peut être devenue un mythe au fil du temps, mais elle forme néanmoins « l’ADN » de la diplomatie canadienne. C’est à partir d’elle que le reste du monde perçoit le Canada. Si les Conservateurs de Harper ont été incapables d’obtenir un siège au Conseil de sécurité c’est parce que le monde n’a pas reconnu le Canada dans le néo-conservatisme que son gouvernement pratique en politique internationale.

07/10/2010

La perte du sens de l’État

Download Article paru dans La Presse et le Devoir le 23 septembre 2010