1 posts categorized "Eléonore Lepinard"

17/02/2009

Meet-ologique


Pleine de bonne volonté culturelle, je suis abonnée à deux journaux « intellectuels » qui donnent le ton et l’humeur de l’intelligentsia anglo-américaine progressiste : la New York Review of Books et la London Review of Books. Les deux revues sont en concurrence, malgré leurs localisations géographiques différentes, pour imposer leur point de vue sur l’actualité politique, sociale, culturelle et internationale et pour définir ce que l’élite de « gauche » intellectuelle transnationale devrait dire, faire et penser. J’aime ces deux revues pour des raisons différentes : la NYRB est toujours au fait de l’actualité internationale et ouvre ses pages à des diplomates et des politiciens qui n’hésitent pas à faire des propositions concrètes, par exemple pour redéfinir la politique étrangère américaine vis-à-vis de l’Iran. La NYRB est aussi fameuse pour les critiques de livres historiques, en particulier sur les Etats-Unis, et après un an d’abonnement la guerre civile américaine ou la pensée de Jefferson n’ont plus de secrets pour les lectures assidus. La LRB quant à elle publie de nombreuses critiques littéraires et artistiques, qui ne sont pas sans manquer d’ironie (voir par exemple les critiques de Terry Castle).

Cependant, dans les deux revues, les articles sont souvent longs et parfois laborieux. Il arrive donc que ma bonne volonté intellectuelle flanche à l’occasion. C’est ainsi que j’ai récemment abandonné la lecture d’une critique de trois biographies récemment parues sur Roosevelt , et que feuilletant nonchalamment le reste de mon numéro de la NYRB, je suis tombée sur les « classified ads », autrement dit les petites annonces…  Je ne m’étais jamais aventurée jusqu’à ces dernières pages de la NYRB, et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que la LRB possède également une section où les âmes seules tentent de trouver l’âme sœur.

Les petites annonces de rencontre sont un exercice de style en soi. Il faut pouvoir dire beaucoup en peu de temps, il faut tenter d’apparaître original pour capter l’attention, il faut parvenir à se décrire sans trop mentir, et il faut aussi savoir ce qu’on recherche. Mais surtout, il faut que toutes ces informations soient codées dans un langage qui soit aussi un marqueur social. C’est seulement à travers les mots que peut s’exprimer ici toute la subtilité de l’habitus de classe comme aurait dit Pierre Bourdieu. Dans la vie réelle, ces marqueurs sont visibles : il y a la façon dont on s’habille, l’hexis corporelle, la discipline sociale et culturelle que l’on a imposée à son corps, la façon de parler, l’accent, la voix et encore bien d’autres signaux qui nous mettent à notre place sociale. Avec la classe sociale, le genre est bien sûr l’autre dimension cruciale qui est véhiculée par notre paraître. La façon dont nous incarnons les normes sociales de féminité et de masculinité est inscrite dans chacun de nos mouvements – nos performances de genre – et dans les artefacts que nous utilisons pour évoquer – ou au contraire détourner – cette identité sociale. Dans les petites annonces tout ce vocabulaire social et genré doit transparaître… dans le vocabulaire tout court. C’est pour cela que les petites annonces peuvent constituer un matériau brut à partir duquel détecter les normes sociales et surtout les normes de genre puisqu’elles ont justement pour objectif d'assortir des hommes et des femmes, en leur simple qualité d’homme et de femmes.

Outre son caractère humoristique, la lecture des petites annonces de la NYRB et de la LRB permet donc de se livrer à une sociologie sauvage comparée de la façon dont les normes de genre sont « performées » chez les intellectuels de gauche. Contrairement aux petites annonces classiques, les annonces de la NYRB et de la LRB tentent de se distinguer par une démonstration de capital culturel (en indiquant des lieux de vacances originaux et « select » ou des références littéraires) et aussi souvent par une distance ironique (qui marquerait, si on lui applique l’analyse que Bourdieu avait fait du capital social dans son ouvrage  La distinction, la distance à la nécessité, et constitue donc un indicateur d’appartenance à l’élite sociale et/ou intellectuelle).

Mais c’est surtout la comparaison entre les deux revues qui est la plus intéressante et la plus drôle. Le plus simple étant ici de donner quelques exemples. Voilà ce qu’on trouve côté NYRB :

SENSUAL, PASSIONATE, successful artist. Quiet beauty, mischievous spark, and heartfelt warmth. Considered fun to be around and completely real. Slender, athletic, very physical, and outdoorsy. Enjoys hiking, cross-country skiing, painting watercolors outdoors, community activism to make the world a better place, dancing, sailing. Relaxed traveler, comfortable anywhere (Maine islands to Cornwall, Greece, Provence). Good company and good sport, enjoys busy, happy life, yet looking for special zing with warm, personable, fit and active New England area man, 55 through early 70s, for dinners, movies, and perhaps more...

PASSION, DEPTH, generosity of heart. Journalist, sportswriter, TV reporter, active leader in national programs for at-risk youth. Considered really good-looking, sexy—slender, athletic figure, self-deprecating wit. Sympathetic, upbeat, and very real. Confident, young widow, classy, good friend. Four newspapers a day, happily addicted to Anderson Cooper, Stewart, Colbert. Delights in tennis, kayaking on Zambezi, biking in Provence, fishing, completing a triathlon, World Series. Can conquer most any hill on a bike so long as glass of cabernet or chocolate croissant at the finish. Determined to learn Spanish—having easier time with salsa dancing than Spanish verbs. Seeks big-hearted man with good mind, full laugh, social conscience—fit financially, emotionally, physically, 5'9"+, 50–68, who resides or spends time in South Florida area

Lire ces annonces constitue une épreuve marathonienne et un défi à la logique rationnelle. En effet, elles alignent des qualités sociales et psychologiques qui semblent parfois contradictoires : ces femmes sont à la fois professionnelles et sensuelles, hyperactives et « relax » , aime la ville, et la campagne, ont de l’humour mais du sérieux dans ce qu’elles entreprennent, semblent sophistiquées et sportives à la fois. Bref elles réussissent la quadrature du cercle, tout en donnant au lecteur le tournis. Tant d’accomplissements réunis en une seule personne relèvent de l’exploit, mais révèlent aussi la pression sociale qui s’exerce sur ces femmes américaines qui ont dépassé la cinquantaine et sont seules. Elles doivent avoir conservé un physique parfait, posséder le sens de l’humour, avoir une carrière et une activité intellectuelle, savoir profiter de la vie, aimer travailler, et être des sportives accomplies, et bien sûr appartenir à une classe sociale élevée.

Côté LRB il semble que l’humour, so british, et un langage un peu cru,  soient les principales qualités valorisées.

This advert formally ends the period of my life I like to jokingly refer to as ‘the years I spent a lot of money on drugs’ and begins the phase I hope will be known in the very near future as ‘the weekend I had sex with that guy’. Woman, 32.

I hate you all. I hate London. I hate books. I hate critics. I hate this magazine, I hate this column and I hate all the goons who appear in it. But if you have large breasts, are younger than 30 and don’t want to talk about the novel you’re ‘writing’ I’ll put all that aside for approximately two hours one Saturday afternoon in January. Man, 33.

A sexual renaissance compels me (tupinaire enthusiast , M, 56) to write this advert.

Les annonces de la LRB sont postées par des personnes plus jeunes et on y trouve plus d’hommes que dans celles de la NYRB (je ne prétends cependant pas avoir réalisé un échantillon statistique représentatif). Mais l’humour est-il plus « démocratique » que la contrainte à la performance qu’on trouve à la NYRB ? Etre passé-e maître dans l’auto-ironie dénote tout aussi certainement que les destinations de voyages et les choix d’activités sportives une classe sociale et un capital culturel. Cependant, alors que pour la NYRB cette appartenance sociale est matérialisée et signalée par une multitude de critères (on est jamais trop prudent-e), dans la LRB c’est seulement le « bon mot » qui peut en donner une indication. Ouvrant peut-être la porte à plus d’imprévus et de bonnes – et mauvaises – surprises. Imprévus néanmoins limités puisque dans les deux revues le genre de la personne recherchée est toujours à l’opposé de celui de celle qui s’exprime, garantissant qu’au moins l’hétérosexualité soit assurée.

Enfin, la véritable différence entre les deux, qui, je dois l’avouer, me rend les annonces de la LRB tellement plus sympathiques, c’est que l’auto-ironie qu’elles affichent a pour but de désamorcer le caractère paradoxal, voir absurde, de la situation de ceux et celles qui les envoient. Lecteurs et lectrices d’une revue d’élite, censé-es posséder des qualités intellectuelles et culturelles, ils et elles ont néanmoins besoin d’en passer par des petites annonces pour rencontrer quelqu’un-e. Plutôt que de résoudre ce paradoxe par une accumulation borgésienne de qualités qui se prennent au sérieux comme dans la NYRB, les annonceurs de la LRB optent pour l’auto-ironie.

Il faut croire que, comme souvent, la sociologie sauvage permet encore une fois de confirmer les stéréotypes culturels et nationaux!