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26/05/2011

Les élections péruviennes: Quand la croissance économique ne suffit pas (avec Alberto Vergara)

Mario Vargas Llosa, écrivain péruvien et le plus récent prix Nobel de littérature, avait dit  un an avant le premier tour des élections, le 20 avril 2011, qu’un deuxième tour présidentiel au Pérou entre Ollanta Humala et Keiko Fujimori serait comme choisir entre le cancer et le sida. Un an après, voilà que les Péruviens se retrouvent avec ce dilemme si redouté. Ollanta Humala, un candidat populiste, nationaliste de gauche et ancien militaire, affrontera au deuxième tour Keiko Fujimori, la fille d’Alberto Fujimori, ancien dictateur péruvien emprisonné pour violation des droits humains et corruption. Le cauchemar des Péruviens modérés s’est réalisé. Qu’est-il arrivé?

La question est intrigante. Depuis que le régime autoritaire d’Alberto Fujimori s’est écroulé en 2000, le pays a connu un essor économique et démocratique sans précédents. Pendant toute la décennie, le Pérou a connu des taux de croissance comparables à ceux de la Chine. La pauvreté a baissé systématiquement et les investissements privés sont arrivés à un rythme  auparavant inconnu. D’autre part, à l’encontre de plusieurs pays latino-américains (Argentine, Bolivie, Équateur, Honduras) où des présidents ne réussissaient par à terminer leur mandat constitutionnel, les gouvernements aux Pérou ont  connu des administrations stables. De plus, l’ex président Alberto Fujimori a été  condamnée  à 25 ans de prison après un procès considéré exemplaire; d’ailleurs, plusieurs de ses ministres, généraux et collaborateurs sont aussi allés en prison. Ainsi, aussi bien du point de vue économique que politique, le pays semblait se trouver sur la bonne  voie après plusieurs décennies d’autoritarisme ou d’instabilité.

Cependant la prospérité et la démocratie n’ont pas empêché le grand choc électoral du 10 avril dernier. Le pays est replongé dans l’incertitude avec la victoire de deux candidats qui  pourraient remettre en question les acquis économiques et institutionnels d’une décennie de stabilité démocratique.

Ollanta Humala est un ancien militaire qui a soutenu une révolte en 2005 contre le gouvernement démocratique d’Alejandro Toledo. Il a monté sa campagne électorale contre le  néolibéralisme et pour les exclus de ce modèle. Candidat battu aux élections de 2006, il vouait  alors une admiration sans bornes pour Hugo Chávez; aujourd’hui, il semble plutôt faire de Lula son modèle. A-t-il vraiment basculé de militaire nationaliste putschiste à social-démocrate à la brésilienne?

Keiko Fujimori, une sorte de Marine Le Penn péruvienne, a participé au gouvernement de son père.  Il y a encore quelques semaines elle le présentait comme ayant été le meilleur président de toute l’histoire du Pérou.  Cependant, depuis qu’elle a atteint le deuxième tour, elle essaye de se montrer critique envers lui.

Malgré les différences politiques entre Humala et Fujimori, ils ont en commun de se partager l’électorat le plus pauvre du pays. Ils sont tous les deux les favoris des moins fortunés. Par contre, les candidats des couches aisées et des secteurs moyens, qui étaient plutôt modérés, n’ont pas atteint le deuxième tour.

L’explication de ce deuxième tour entre un populisme de gauche et un populisme de droite repose  sur plusieurs facteurs. En premier lieu, dans le court terme, trois candidatures « centristes » ont divisé le vote modéré dans cette campagne. L’ex premier ministre Pedro Kuzcynski, l’ex président Alejandro Toledo et l’ex maire de Lima Luis Castaneda, ont ensemble reçu presque 50% de voies. Réunis, ils auraient pu passer au deuxième tour.

La deuxième raison est que le Pérou est devenu une démocratie de politiciens sans partis politiques. Ils véhiculent tous des intérêts privés au détriment des intérêts nationaux.  Les candidats présidentiels sont  les otages des intérêts privés, de ceux qui financent leurs campagnes.

Finalement, le résultat s’explique aussi par un fait structurel. Le Pérou reste un pays à croissance économique à deux vitesses. Les villes de la côte, spécialement Lima, sont les plus avantagées par cette croissance. Les populations de la «sierra» (hauteurs) et  de la  « selva » (jungle) se perçoivent comme étant marginalisées du « miracle économique  péruvien ». Donc, dans la majeure partie du pays, mise à part Lima et deux autres départements de la côte, le nombre de voies pour Humala et Fujimori est très majoritaire. Le vote est, en définitive, une grande gifle à la figure du establishment politique et économique de Lima. Le deuxième tour, qui aura lieu le 5 juin, exprime bien plus qu’une polarisation idéologique, droite-gauche. Il s’agit  par dessus tout d’un vote de protestation.