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24/01/2013

À quoi sert la science politique? - Il était une fois… une pomme de terre

Prenez cette pomme de terre. À première vue, rien de plus ordinaire. Un légume qu’on savoure en purée, en croustilles ou en frites. Un tubercule qu’on cultive à travers le monde depuis 8000 ans. Mais il y a plus encore. Demandez à un cuisinier, un botaniste et un politologue comment ils la perçoivent. Le premier vous répondrait sans doute qu’il l’utilise dans plusieurs plats, qu’il peut habilement la couper en lanières ou en rondelles et que sa cuisson est simple. Le second aurait plutôt tendance à vous dire qu’il s’agit d’une plante faisant partie de la famille des solanacées, de son nom scientifique solanum tuberosum, et qu’elle possède des défenses naturelles qui l’aident à combattre efficacement ses ravageurs, les champignons et les insectes (Tania Oswaldo, 2010).

Et le politologue? Il la décrirait probablement comme le symbole évoquant l’une des plus terribles famines de l’Histoire récente, lorsqu’en 1845, un parasite s’attaqua aux récoltes des agriculteurs irlandais, alors dépendants de la culture de la pomme de terre. Il ajouterait sûrement que  la « Grande Famine » fit plus d’un million de victimes, entraîna le départ de près de deux millions de réfugiés vers les États-Unis, la Grande-Bretagne ou le Canada, mais également la révolte des Irlandais contre l’Empire britannique et l’émergence d’un nouveau sentiment nationaliste au sein du pays (Sean Duffy, 2002). Bref, que malgré les apparences, une patate est bien plus qu’une patate.

Comme l’avançait Aristote, entre les habiletés techniques du cuisinier (techne), les connaissances scientifiques du botaniste (episteme) et le « savoir pratique » du politologue (phronesis), il existe une complémentarité qui ne s’applique pas qu’à la pomme de terre et qui met la table pour une explication plus approfondie de ce à quoi sert la science politique : comprendre, interroger, lier et être.

Comprendre

Dans le langage courant et de manière générale, la définition de la science politique est double. Il s’agit d’un champ qui a pour but d’analyser « la nature, les fondements, l'exercice, les objectifs et les effets du pouvoir », mais également de procéder à « l'étude de l'État, de ses objectifs, des institutions qui permettent de les réaliser, des relations de l'État avec les individus membres et les autres États, et aussi de ce que les hommes ont pensé, écrit et dit sur ces questions » (Larousse, 2012).

Il n’est donc pas exagéré de le dire : la science politique est partout. Elle permet de comprendre comment les jeux de pouvoirs influencent la négociation d’un traité de non-prolifération nucléaire, tout comme la décision de construire une nouvelle école primaire dans un quartier défavorisé ou la mobilisation organisée contre un projet de barrage hydroélectrique. Le propre de la science politique, contrairement aux sciences dites « naturelles », c’est de prendre du recul et d’étudier l’intangible : les relations, les rapports de force, les interactions. La science naturelle s’intéresse au savoir quantifiable et démontrable, alors que la science politique, tout comme une panoplie de sciences sociales, regarde plutôt du côté de « l’expérience », qui ne se voit pas, mais qui est vécue chaque jour par des millions d’être humains. Elle cherche, sans toujours y parvenir, à comprendre ce que la science naturelle ne pourra jamais expliquer.

Le génocide rwandais, tel que raconté par le politologue Michael Barnett, en est un bon exemple. Ce qui est survenu en 1994 ne se résume pas au bilan des morts et à l’atrocité des images qui ont fait le tour du monde depuis. L’expression d’une telle violence pendant plusieurs mois est en partie le fruit d’un conflit interethnique, d’un contexte sociopolitique tendu et d’une inaction de la communauté internationale, elle-même causée par l’existence une « bureaucratie [onusienne] déshumanisante » (Michael Barnett, 2002). Ces explications sont-elles suffisantes? Sûrement pas. Nous permettent-elles de redonner la vie aux 800 000 Rwandais qui l’ont perdu cette année-là? Bien sûr que non. Mais elles offrent des pistes de réflexion pour mieux comprendre les causes d’une tragédie, en espérant que celles-ci nous permettent d’éviter de répéter à l’avenir les erreurs du passé.

Interroger

« Le point de départ [de la science politique], c’est de considérer qu’il n’y a pas d’explication définitive pour parvenir à une solution définitive, et qu’il n’y en aura probablement jamais » (Bo Rothstein, 2005). Cela étant dit, la science politique revêt une grande importance parce qu’elle permet de remettre en doute des acquis et de se questionner sur ce que nous vivons chaque jour. Elle permet d’émettre des hypothèses, d’oser s’interroger et ainsi d’éviter de sombrer dans l’immobilisme idéologique. Ce n’est qu’en remettant en question ce qui nous arrive ou ce qu’on nous présente comme étant la vérité qu’on peut avancer dans notre réflexion et innover.

Bien entendu, la science politique n’a pas le monopole du questionnement. Tout le monde peut et doit le faire, idéalement le plus souvent possible. Le médecin peut s’interroger sur les jeux de pouvoir au sein du système politique français, tout comme le politologue peut se demander quels sont les risques associés à une transfusion sanguine. La science politique se distingue toutefois de la simple interrogation dans la mesure où elle systématise le questionnement pour en faire le moteur d’une réflexion porteuse de sens.

Là encore, un exemple s’impose. Dans le best-seller Winner-Take-All Politics, Jacob S. Hacker et Paul Pierson se demandent comment le fossé entre les riches et les pauvres aux États-Unis a pu se creuser de manière aussi profonde au cours des dernières décennies. L’économie de libre-marché? La crise financière des dernières années? Non : le système politique américain mis au service de quelques fortunes et ce, au détriment des classes moyenne et pauvre (Jacob S. Hacker et Paul Pierson, 2010). La thèse des auteurs n’est pas incontestable, mais elle a l’audace de présenter une facette différente de cette inégalité, qui peut sembler inéluctable aux yeux de plusieurs. C’est dans cette remise en question et ce souci d’entraîner la réflexion en dehors des sentiers battus que la science politique tire toute sa pertinence.

Lier

Revenons aux trois types de savoirs définis par Aristote : le techne lié au savoir technique, l’episteme qui concerne le savoir scientifique et la phronesis, qui fait appel à l’application d’un savoir éthique dans une situation concrète ou pratique (Flyvbjerg, 2001). Bien que ces catégories ne soient pas exclusives les unes par rapport aux autres ou qu’elles ne permettent pas de diviser hors de tout doute la connaissance en trois grandes sphères bien définies, il apparaît évident que la distinction d’Aristote permet de comprendre les différentes déclinaisons du mot « connaître ».

La science politique trouve davantage sa place au sein de la phronesis, ce qui lui permet de jouer un rôle de « liant » entre les deux autres types de savoir. En effet, qu’est-ce qu’une connaissance technique ou un savoir scientifique, si l’une et l’autre n’existent et ne se mettent en pratique qu’en silo? Puisqu’elle concerne l’éthique, l’application d’un savoir pratique, voire même la « sagesse », la phronesis permet de donner un sens aux deux autres champs de la connaissance. Autrement dit, elle unifie les différentes catégories du savoir afin que celui-ci s’exerce d’une manière juste et raisonnée.

La grève étudiante de la dernière année constitue un exemple probant. Ce soulèvement des jeunes québécois contre la décision du gouvernement Charest de hausser de manière drastique les droits de scolarité des universités québécoises a pu exister et se maintenir en place pendant plusieurs mois, notamment parce qu’il a été alimenté par la mise en commun de talents et de savoirs divers. Au plus fort de la lutte estudiantine, des jeunes de différents milieux et de programmes variés se sont joints au mouvement, mais celui-ci n’a pu avoir un écho aussi grand que parce qu’il a été coordonné par des leaders et des syndicats qui comprennent les rouages du pouvoir politique.

Appliquée à une crise et à un mouvement du genre, la science politique semble évidemment essentielle pour unir les forces, rassembler les savoirs. Mais n’allez pas croire qu’elle ne peut s’exprimer que par le biais d’événements aussi ponctuels que le « printemps étudiant ». La science politique en est une de recul, d’idées, d’analyse des forces en présence. Son existence est donc primordiale pour combler le vide qui peut subsister entre le savoir technique ou la « connaissance pour la connaissance », lesquels ne sont réellement utiles à la société que s’ils sont orientés vers des objectifs précis et alimentés par une vision claire.

Être

Comprendre l’utilité de la science politique - et des sciences sociales de manière plus large - c’est aussi admettre qu’au-delà de son caractère analytique, de sa volonté de comprendre l’intangible et de mettre en commun des savoirs divers, elle forme des citoyens. Et ceci n’a rien d’une affirmation de nature philosophique lancée à tout hasard.

Allons-y d’une petite devinette. Qui a complété un baccalauréat en philosophie à l’UQAM en 1983, pour ensuite étudier en droit à l’Université de Montréal et éventuellement se retrouver à la tête d’un des plus grands empires médiatiques au pays? Le président et chef de la direction de Québecor, Pierre-Karl Péladeau. Une autre? Quel le nom de ce bachelier en sociologie de l’Université Laval qui a un jour déclaré : « Mes trois années de sociologie m’ont appris à cerner les rapports de force »? Un certain Régis Labeaume, maire de Québec (Isabelle Grégoire, 2012). Ce que démontrent ces deux exemples, c’est que les sciences sociales - qu’il s’agisse de la philosophie, de la sociologie ou de la science politique - ne mènent pas nécessairement à un emploi précis, mais forment des individus capables d’interpréter le monde, les contextes et les comportements d’une manière toute particulière.

Dans un article publié en novembre dernier dans L’actualité, dont le titre a de quoi faire sourire plusieurs politologues (« Sciences “molles”, avenir mou? »), plusieurs intervenants confirment la thèse qui veut que la science politique serve d’abord et avant tout à former des êtres humains critiques et éveillés. En parlant des leaders étudiants du printemps dernier, Louise Bienvenue, professeur titulaire au Département d’histoire de l’Université de Sherbrooke affirme par exemple que « beaucoup de gens ont été séduits par [leurs] compétences en communication, en argumentation et en analyse. Tous venaient des sciences humaines, preuve que nous formons des personnes bien équipées pour la vie citoyenne ». Plus loin, le président de la Fédération canadienne des sciences humaines et vice-recteur à la Recherche et aux Études supérieures à l’Université Concordia, Graham Carr, qualifie ses diplômés de « polyvalents, créatifs » et en mesure de « s’adapter à toutes sortes de situations » (Isabelle Grégoire, 2012).

Devenir un meilleur être humain grâce à la science politique, c’est bien, mais c’est utile aussi. La preuve : la compagnie Google a annoncé en 2011 que la majorité des 6000 personnes qu’elle comptait embaucher au cours de l’année à venir seraient des diplômés en arts et en sciences humaines (Isabelle Grégoire, 2012). Comme quoi la manière avec laquelle un politologue pense, réfléchit ou analyse ne se limite pas à son épanouissement personnel. Pour certaines entreprises et de nombreuses organisations, cela constitue une denrée fort utile.

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Imaginez un instant un monde sans science politique. Serions-nous moins en santé, mangerions-nous moins bien, voyagerions-nous de manière plus laborieuse? Vous avez raison d’en douter. Mais sans science politique, nous serions probablement condamnés à considérer le monde qui nous entoure, les jeux de pouvoirs qui s’y exercent et les décisions qui s’y prennent de la même manière que le cuisinier ou le botaniste voient la pomme de terre : un tubercule du nom de solanum tuberosum qu’on coupe bien souvent en rondelles ou en lanières. Sans plus.