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5 posts from février 2009

26/02/2009

YSL-Bergé a vendu plus que des oeuvres d'art

Zhiming Chen


Juste au moment où je me demandais si les Chinois, avec la confiance issue du succès des Jeux Olympiques de Pékin en 2008, pourraient surmonter leur méfiance aux critiques occidentales au sujet des droits humains, l'invocation des droits humains par Pierre Bergé pour expliquer son refus de rendre à la Chine les deux bronzes pillés par les armées françaises et britanniques lors du sac et de l'incendie du Palais d'été à Pékin ne peut qu'évoquer aux Chinois une hypocrisie occidentale sans pareil et enflammer le nationalisme chinois. 


Comme le proverbe anglais le dit: "Two wrongs don't make a right" (Deux maux ne font pas un bien), le record des droits humains du gouvernement chinois ne justifie pas le pillage français en Chine. Pour les Chinois, YSL-Bergé a vendu plus que des oeuvres d'art, il a vendu la crédibilité du discours occidental au sujet des droits humains. En Chine, les rapports annuels des droits humains par les États-Unis et ceux par l'Amnistie Internationale tombent dans l'oreille d'un sourd, tandis que la lettre de Victor Hugo au capitaine Buttler, un officier britannique, trouve une publique enthousiaste et engendre une résonance indignée parmi les Chinois:


Hauteville House, 25 novembre 1861


Monsieur Buttler,


Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l’expédition de Chine. Vous trouvez cette expédition honorable et belle, et vous êtes assez bon pour attacher quelque prix à mon sentiment ; selon vous, l’expédition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l’empereur Napoléon, est une gloire à partager entre la France et l’Angleterre, et vous désirez savoir quelle est la quantité d’approbation que je crois pouvoir donner à cette victoire anglaise et française.


Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici :


Il y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde : cette merveille s’appelait le palais d’Été. L’art a deux principes, l’idée, qui produit l’art européen, et la Chimère, qui produit l’art oriental. Le palais d’Été était à l’art chimérique ce que le Parthénon est à l’art idéal. Tout ce que peut enfanter l’imagination d’un peuple presque extrahumain était là. Ce n’était pas, comme le Parthénon, une œuvre une et unique ; c’était une sorte d’énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle.


Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le palais d’Été. Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze et de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poètes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d’eau et d’écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d’éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c’était là ce monument. Il avait fallu, pour le créer, le lent travail des générations. Cet édifice, qui avait l’énormité d’une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? pour les peuples. Car ce que fait le temps appartient à l’homme. Les artistes, les poètes, les philosophes, connaissaient le palais d’Été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les pyramides en Égypte, le Colisée à Rome, Notre-Dame à Paris, le palais d’Été en Orient. Si on ne le voyait pas, on le rêvait. C’était une sorte d’effrayant chef-d’œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule, comme une silhouette de la civilisation d’Asie sur l’horizon de la civilisation d’Europe.


Cette merveille a disparu.


Un jour, deux bandits sont entrés dans le palais d’Été. L’un a pillé, l’autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. Une dévastation en grand du palais d’Été s’est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d’Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au palais d’Été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce formidable et splendide musée de l’Orient. Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait des entassements d’orfèvrerie. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits.


Nous Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie.


Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m’en donner l’occasion ! les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.


L’Empire français a empoché la moitié de cette victoire et il étale aujourd’hui, avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du palais d’Été. J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.


En attendant, il y a un vol et deux voleurs. Je le constate.


Telle est, monsieur, la quantité d’approbation que je donne à l’expédition de Chine.


Victor Hugo

23/02/2009

Mon hybride attendra

(Ce texte de la rubrique Conjoncture est paru dans le journal La Presse, lundi 23 février 2009 en page A16)

Énergie, environnement et économie; ces trois mots formaient le mantra du ministre Flaherty pendant la rédaction du budget de janvier. Mais la production et l'emploi dominent nettement. Il est surtout question de crédits aux entreprises, de soutenir les travailleurs, et d'encourager la consommation par des réductions d'impôts.

La crise est trop soudaine. Les marchés périclitent, les gouvernements sont en mode sauvetage. Objectif relance. Désolé, mais l'environnement et l'énergie attendront.

L'innovation passe un tour

Quelques économistes dogmatiques et des fonctionnaires libertarians jubilent quand une belle crise annonce un ouragan de "destruction créatrice". Pas plus que le mantra du ministre des Finances, le volontarisme n'imposera l'énergie propre.

La thèse de la "destruction créatrice" est une vieille idée, associée à l'économiste autrichien Joseph Shumpeter (1883-1950). Il affirme que l'innovation est le moteur de la croissance. Ainsi, la firme qui innove supplante celles qui vendent des produits dépassés ou qui utilisent des techniques de production obsolètes. Le processus décrit en est un de long terme, qui aide à comprendre le rôle de l'innovation dans les révolutions industrielles.

Heureusement qu'en démocratie, la politique s'en mêle et en situation de crise nos gouvernements s'empressent d'intervenir pour sauver les emplois et aussi parfois leurs amis patrons.

Pour soutenir l'innovation il faut un marché porteur, c'est-à-dire un marché concurrentiel et en croissance, qui existait avant la crise. Pour investir il faut du crédit. C'est justement aujourd'hui ce qui manque le plus: je garde mon auto, la nouvelle hybride attendra.

Une économie pétrolière

Le bilan est bien mince, malgré une longue période de croissance et beaucoup de sensibilisation aux objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Alors que la consommation énergétique a augmenté de 26% (1992-2007), les nouvelles énergies dites propres (brûler des déchets et transformer le maïs en alcool) ne représentent que 4,7% de l'offre totale, l'éolien et le solaire 0,1%.

L'énergie, pétrole, gaz et un peu d'électricité, représente 30% de nos exportations. L'agriculture industrielle des céréales, des équipements agricoles aux engrais, fonctionne à base d'hydrocarbures. L'automobile est notre principal secteur manufacturier d'exportation. Enfin l'indice boursier de Toronto et le taux de change du dollar fluctuent avec le brut. Bref, le pétrole est partout

À $37 le baril, l'énergie bon marché est un soulagement pour les manufacturiers et les travailleurs. C'est aussi la cause principale du déficit commercial du Canada.

Rien dans notre dépendance au pétrole ne changera avant la reprise de la croissance marquée par le retour du crédit et l'augmentation des prix de l'énergie.

Il est facile de déplorer le manque de vision des gouvernements. Les catastrophes ne sont pas propices aux changements. Au contraire, il est probable que les nécessités de la relance donnent une nouvelle vie aux vieilles technologies polluantes et qu'il faudra attendre que la croissance s'installe pour nous en débarrasser, pour adopter les nouvelles technologies et entrer dans l'ère du développement durable.

17/02/2009

Meet-ologique


Pleine de bonne volonté culturelle, je suis abonnée à deux journaux « intellectuels » qui donnent le ton et l’humeur de l’intelligentsia anglo-américaine progressiste : la New York Review of Books et la London Review of Books. Les deux revues sont en concurrence, malgré leurs localisations géographiques différentes, pour imposer leur point de vue sur l’actualité politique, sociale, culturelle et internationale et pour définir ce que l’élite de « gauche » intellectuelle transnationale devrait dire, faire et penser. J’aime ces deux revues pour des raisons différentes : la NYRB est toujours au fait de l’actualité internationale et ouvre ses pages à des diplomates et des politiciens qui n’hésitent pas à faire des propositions concrètes, par exemple pour redéfinir la politique étrangère américaine vis-à-vis de l’Iran. La NYRB est aussi fameuse pour les critiques de livres historiques, en particulier sur les Etats-Unis, et après un an d’abonnement la guerre civile américaine ou la pensée de Jefferson n’ont plus de secrets pour les lectures assidus. La LRB quant à elle publie de nombreuses critiques littéraires et artistiques, qui ne sont pas sans manquer d’ironie (voir par exemple les critiques de Terry Castle).

Cependant, dans les deux revues, les articles sont souvent longs et parfois laborieux. Il arrive donc que ma bonne volonté intellectuelle flanche à l’occasion. C’est ainsi que j’ai récemment abandonné la lecture d’une critique de trois biographies récemment parues sur Roosevelt , et que feuilletant nonchalamment le reste de mon numéro de la NYRB, je suis tombée sur les « classified ads », autrement dit les petites annonces…  Je ne m’étais jamais aventurée jusqu’à ces dernières pages de la NYRB, et quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que la LRB possède également une section où les âmes seules tentent de trouver l’âme sœur.

Les petites annonces de rencontre sont un exercice de style en soi. Il faut pouvoir dire beaucoup en peu de temps, il faut tenter d’apparaître original pour capter l’attention, il faut parvenir à se décrire sans trop mentir, et il faut aussi savoir ce qu’on recherche. Mais surtout, il faut que toutes ces informations soient codées dans un langage qui soit aussi un marqueur social. C’est seulement à travers les mots que peut s’exprimer ici toute la subtilité de l’habitus de classe comme aurait dit Pierre Bourdieu. Dans la vie réelle, ces marqueurs sont visibles : il y a la façon dont on s’habille, l’hexis corporelle, la discipline sociale et culturelle que l’on a imposée à son corps, la façon de parler, l’accent, la voix et encore bien d’autres signaux qui nous mettent à notre place sociale. Avec la classe sociale, le genre est bien sûr l’autre dimension cruciale qui est véhiculée par notre paraître. La façon dont nous incarnons les normes sociales de féminité et de masculinité est inscrite dans chacun de nos mouvements – nos performances de genre – et dans les artefacts que nous utilisons pour évoquer – ou au contraire détourner – cette identité sociale. Dans les petites annonces tout ce vocabulaire social et genré doit transparaître… dans le vocabulaire tout court. C’est pour cela que les petites annonces peuvent constituer un matériau brut à partir duquel détecter les normes sociales et surtout les normes de genre puisqu’elles ont justement pour objectif d'assortir des hommes et des femmes, en leur simple qualité d’homme et de femmes.

Outre son caractère humoristique, la lecture des petites annonces de la NYRB et de la LRB permet donc de se livrer à une sociologie sauvage comparée de la façon dont les normes de genre sont « performées » chez les intellectuels de gauche. Contrairement aux petites annonces classiques, les annonces de la NYRB et de la LRB tentent de se distinguer par une démonstration de capital culturel (en indiquant des lieux de vacances originaux et « select » ou des références littéraires) et aussi souvent par une distance ironique (qui marquerait, si on lui applique l’analyse que Bourdieu avait fait du capital social dans son ouvrage  La distinction, la distance à la nécessité, et constitue donc un indicateur d’appartenance à l’élite sociale et/ou intellectuelle).

Mais c’est surtout la comparaison entre les deux revues qui est la plus intéressante et la plus drôle. Le plus simple étant ici de donner quelques exemples. Voilà ce qu’on trouve côté NYRB :

SENSUAL, PASSIONATE, successful artist. Quiet beauty, mischievous spark, and heartfelt warmth. Considered fun to be around and completely real. Slender, athletic, very physical, and outdoorsy. Enjoys hiking, cross-country skiing, painting watercolors outdoors, community activism to make the world a better place, dancing, sailing. Relaxed traveler, comfortable anywhere (Maine islands to Cornwall, Greece, Provence). Good company and good sport, enjoys busy, happy life, yet looking for special zing with warm, personable, fit and active New England area man, 55 through early 70s, for dinners, movies, and perhaps more...

PASSION, DEPTH, generosity of heart. Journalist, sportswriter, TV reporter, active leader in national programs for at-risk youth. Considered really good-looking, sexy—slender, athletic figure, self-deprecating wit. Sympathetic, upbeat, and very real. Confident, young widow, classy, good friend. Four newspapers a day, happily addicted to Anderson Cooper, Stewart, Colbert. Delights in tennis, kayaking on Zambezi, biking in Provence, fishing, completing a triathlon, World Series. Can conquer most any hill on a bike so long as glass of cabernet or chocolate croissant at the finish. Determined to learn Spanish—having easier time with salsa dancing than Spanish verbs. Seeks big-hearted man with good mind, full laugh, social conscience—fit financially, emotionally, physically, 5'9"+, 50–68, who resides or spends time in South Florida area

Lire ces annonces constitue une épreuve marathonienne et un défi à la logique rationnelle. En effet, elles alignent des qualités sociales et psychologiques qui semblent parfois contradictoires : ces femmes sont à la fois professionnelles et sensuelles, hyperactives et « relax » , aime la ville, et la campagne, ont de l’humour mais du sérieux dans ce qu’elles entreprennent, semblent sophistiquées et sportives à la fois. Bref elles réussissent la quadrature du cercle, tout en donnant au lecteur le tournis. Tant d’accomplissements réunis en une seule personne relèvent de l’exploit, mais révèlent aussi la pression sociale qui s’exerce sur ces femmes américaines qui ont dépassé la cinquantaine et sont seules. Elles doivent avoir conservé un physique parfait, posséder le sens de l’humour, avoir une carrière et une activité intellectuelle, savoir profiter de la vie, aimer travailler, et être des sportives accomplies, et bien sûr appartenir à une classe sociale élevée.

Côté LRB il semble que l’humour, so british, et un langage un peu cru,  soient les principales qualités valorisées.

This advert formally ends the period of my life I like to jokingly refer to as ‘the years I spent a lot of money on drugs’ and begins the phase I hope will be known in the very near future as ‘the weekend I had sex with that guy’. Woman, 32.

I hate you all. I hate London. I hate books. I hate critics. I hate this magazine, I hate this column and I hate all the goons who appear in it. But if you have large breasts, are younger than 30 and don’t want to talk about the novel you’re ‘writing’ I’ll put all that aside for approximately two hours one Saturday afternoon in January. Man, 33.

A sexual renaissance compels me (tupinaire enthusiast , M, 56) to write this advert.

Les annonces de la LRB sont postées par des personnes plus jeunes et on y trouve plus d’hommes que dans celles de la NYRB (je ne prétends cependant pas avoir réalisé un échantillon statistique représentatif). Mais l’humour est-il plus « démocratique » que la contrainte à la performance qu’on trouve à la NYRB ? Etre passé-e maître dans l’auto-ironie dénote tout aussi certainement que les destinations de voyages et les choix d’activités sportives une classe sociale et un capital culturel. Cependant, alors que pour la NYRB cette appartenance sociale est matérialisée et signalée par une multitude de critères (on est jamais trop prudent-e), dans la LRB c’est seulement le « bon mot » qui peut en donner une indication. Ouvrant peut-être la porte à plus d’imprévus et de bonnes – et mauvaises – surprises. Imprévus néanmoins limités puisque dans les deux revues le genre de la personne recherchée est toujours à l’opposé de celui de celle qui s’exprime, garantissant qu’au moins l’hétérosexualité soit assurée.

Enfin, la véritable différence entre les deux, qui, je dois l’avouer, me rend les annonces de la LRB tellement plus sympathiques, c’est que l’auto-ironie qu’elles affichent a pour but de désamorcer le caractère paradoxal, voir absurde, de la situation de ceux et celles qui les envoient. Lecteurs et lectrices d’une revue d’élite, censé-es posséder des qualités intellectuelles et culturelles, ils et elles ont néanmoins besoin d’en passer par des petites annonces pour rencontrer quelqu’un-e. Plutôt que de résoudre ce paradoxe par une accumulation borgésienne de qualités qui se prennent au sérieux comme dans la NYRB, les annonceurs de la LRB optent pour l’auto-ironie.

Il faut croire que, comme souvent, la sociologie sauvage permet encore une fois de confirmer les stéréotypes culturels et nationaux!


12/02/2009

Sarkozy et le Québec: L'Europe et le monde de l'après 9-11

Denis Saint-Martin

 

Il y a quelques jours, le Président français tournait la page à la politique de « non ingérence, non-indifférence » qui a caractérisé les relations France-Québec depuis les 30 dernières années. D’aucuns attribuent ce changement de la position traditionnelle gaulliste à l’endroit du contentieux Québec/Canada aux relations d’amitié entre le Président Sarkozy et la famille Desmarais. Mais une telle interprétation relève de la myopie. Pour bien comprendre le changement de la politique française, il faut porter davantage d’attention aux effets de structure, dont au premier plan la construction européenne et le monde de l’après 9-11. Comme aurait dit Bill Clinton, « c’est l’Europe, stupide! ».

 

« L’européanisation »  de la politique étrangère française

On se souviendra que l'autiomne dernier les indépendantistes avaient fortement critiqué les propos du Président Sarkozy lors de son passage à Québec au Sommet de la Francophonie. Mais en déclarant que « le monde n’a pas besoin d’une division supplémentaire », le président Sarkozy ne parlait pas seulement en tant que chef d’État de la France. Il portait aussi, à cette occasion, son « chapeau » de président de l’Union européenne (UE), dont il a assuré la présidence rotative jusqu’à la fin de 2008.

 

La France ne participe pas au processus d’intégration européenne depuis plus de 50 ans sans que ceci n’affecte ses politiques. Depuis les premiers jalons posés par Jean Monnet, la France est elle-même de plus en plus « fédéralisée » par l’Europe. Elle est imbriquée dans un vaste réseau d’institutions communautaires de plus en plus dense tissée par l’UE. De par son rôle historique dans la formation d’une Europe aux inspirations fédérales, la France ne peut plus, aussi librement qu’en 1967, adopter des positions internationales pouvant fragiliser l’existence d’entités politiques comme le Canada qui partage avec l’UE une structure de gouvernance comparable. La principale différence entre de Gaulle et Sarkozy dans leurs positions par rapport au Canada/Québec, ne tient pas aux liens de l’actuel président français avec de puissantes familles fédéralistes canadiennes. Ce qui les distingue radicalement ce sont plutôt quarante années de construction européenne. Plus le temps passe et plus le chef de la France - qui qu’il soit – a les mains liées par une expérience de quasi-fédéralisme qui mélange les souverainetés nationales, plus qu’elle ne les divise.

 

Les relations transatlantiques et l’obsession sécuritaire américaine post 9-11

Dès son accession au pouvoir, le Président Sarkozy a accordé une priorité absolue à la reconstruction des liens avec les États-Unis suite aux tensions provoquées par la guerre en Irak.  Plus que tout autre pays de la communauté internationale, c’est la France qui a personnifié l’opposition à l’invasion de l’Irak par l’armée américaine. Qui ne se souvient pas du fameux discours prononcé aux Nations-Unies le 14 février 2003 par l’ancien premier ministre de Villepin? Déjà depuis le retrait de l’OTAN par de Gaulle en 1966, la France a presque toujours été vue par Washington comme un allié incertain et non fiable. Au tournant du 21ème siècle, ces perceptions ce sont renforcées alors même que les États-Unis devenaient de plus en plus préoccupés par les questions de sécurité interne après les événements du 9-11. Aux lendemains de l’attaque contre les tours jumelles et dans la foulée de l’affaire Ahmed Ressam, c’est le Québec, et plus précisément Montréal avec sa large communauté maghrébine, qui est pointé du doigt comme le point d’entrée des terroristes en sol américain. Cette opinion fut plus tard modifiée, mais chez les américains, l’idée d’une frontière « passoire » chez leurs voisins du nord n’est jamais complètement disparue. Or, cette idée est d’autant plus troublante du point de vue des États-Unis dans l’éventualité où le Québec, après un référendum victorieux, accéderait à l’indépendance grâce au travail diplomatique et au soutien actif de la France. De Washington, le Québec serait vu, ni plus ni moins, comme un satellite de la France, une sorte de DOM-TOM (département d’outre-mer) nouveau genre. Comment, dans un climat d’obsession sécuritaire, les américains pourraient-ils tolérer qu’une partie de leur frontière soit partagée avec un pays qui, à leurs yeux, ne serait rien d’autre qu’un appendice de la France, cet allié imprévisible et capricieux?

Choisir Washington plutôt que Québec

C’est dans ce contexte qu’il faut aussi comprendre les propos de Sarkozy en faveur du lien fédéral canadien. Prendre ses distances du nationalisme québécois constitue peut-être la rupture d’une certaine politique française à l’endroit de notre débat existentiel. Mais pour la France, c’est un bien petit prix à payer pour revenir dans les bonnes grâces des américains. Entre le Québec et Washington, la France a fait un choix en fonction de ses propres intérêts géo-stratégiques. On comprend alors la déception des indépendantistes, eux qui ont mis tous « leurs œufs dans le panier » de la France pour la reconnaissance internationale d’un éventuel Québec souverain. Pourtant, la célèbre formule de Voltaire – « ces quelques arpents de neige » - aurait dû leur rappeler qu’à la grande « bourse » de la politique mondiale, la France a toujours accordé une valeur « fluctuante » à notre coin du monde

10/02/2009

Les gagnants et perdants des Jeux olympiques de Pékin : perspectives chinoises

Zhiming Chen


Les cérémonies d’ouverture et de clôture des Jeux olympiques de Pékin et les performances auxquelles ils ont donné lieu ont laissé partout dans le monde des impressions sensationnelles. Une fois terminés ces 16 jours de passion sportive, on a commencé à s’interroger sur les conséquences et les répercussions de ces Jeux. La question qu’on m’a le plus fréquemment posée est celle-ci : « Qui a gagné, qui a perdu? » Malheureusement, peu sont ceux qui m’ont demandé : « Qu’en pensent les Chinois? » D’après moi, cette question est au moins autant, sinon plus importante que la première, parce que la réponse à la première dépend fortement de la réponse à la seconde.

 

La réponse courte à la question « Qui a gagné, qui a perdu? » est apparemment très simple : « La Chine a gagné. » Certains experts apporteront cette réponse en référence à la lutte entre le gouvernement chinois et les militants internationaux dans les domaines des droits de l’homme et des questions internationales. En ce qui me concerne, la victoire de la Chine renvoie plutôt à l’idée d’une Chine riche, forte, confiante et fière de la mentalité chinoise, portée par le succès de l’organisation des Jeux olympiques. Pour moi, le bilan des gagnants et des perdants de ces Jeux se base essentiellement sur ce point de référence.

 

Un rêve de grandeur


Les Jeux olympiques de Pékin n’ont pas représenté la réalité de la Chine d’aujourd’hui, mais plutôt un exemple de ce que le pays pourrait atteindre à l’avenir : une nation riche, forte, et fière d’elle-même, un pays confiant et respecté sur la scène internationale. Depuis un siècle et demi et les guerres de l’opium, des générations de Chinois ont lutté pour ce rêve d’« un pays riche, d’une armée forte »  (富国强兵 Fuguo qiangbing). Pour ce faire, ils ont testé différents types de régimes : la monarchie absolue, la monarchie constitutionnelle, la république capitaliste, la république communiste et, enfin, l’économie socialiste du marché. Après cette longue et traumatisante succession de « ismes », Deng Xiaoping, le successeur de Mao, a formulé un célèbre dicton qui reflète la mentalité chinoise actuelle : « Peu importe que le chat soit noir ou blanc pourvu qu’il attrape les souris. » En d’autres termes, peu importe que le système soit socialiste ou capitaliste pourvu qu’il apporte la richesse. Cette philosophie politique et sociale a fondamentalement transformé la Chine ces 30 dernières années, et il semble que le rêve chinois soit finalement à portée de main. Quiconque représente ce rêve gagne l’appui du peuple ; a contrario, quiconque est perçu comme un obstacle deviendra la cible de son hostilité. Dans cette perspective, les médias occidentaux sont devenus, d’un point de vue chinois, les principaux perdants des Jeux olympiques de Pékin.

 

Pendant les mois qui ont précèdé les Jeux, les médias se sont beaucoup étonné que des Chinois manifestent publiquement leur soutien à leur gouvernement, notamment lors de l’interruption du parcours de la flamme olympique par des militants politiques étrangers. Ils ne pouvaient pas imaginer qu’on puisse sincèrement appuyer un régime non démocratique, sinon despotique. Par conséquent, ils ont accusé le gouvernement chinois d’encourager le nationalisme afin de tenir tête à l’Occident. Cependant, à y regarder de plus près, on se rend compte que l’exacerbation du nationalisme chinois était plutôt à mettre sur le compte d’une fierté chinoise blessée par les protestations. En effet, les Jeux olympiques étaient considérés comme une occasion en or de montrer la réussite d’un pays après 30 années de réforme. Or, les protestations le long du parcours de la flamme olympique ont mis à mal cette intention, et la frustration des Chinois s’est transformée en colère envers les protestataires. Pourquoi ?

 

Les médias occidentaux montrés du doigt


Premièrement, les Chinois et les médias occidentaux n’avaient pas les mêmes attentes en ce qui concerne les Jeux de Pékin. De leur côté, les Chinois souhaitaient utiliser ces Jeux pour mettre en valeur les résultats des réformes économiques et pour exprimer leur fierté quant à ces accomplissements. Les médias occidentaux en revanche ont vu dans les J.O. l’occasion de faire pression en faveur de réformes politiques; par conséquent, ils se sont concentrés sur ce que la Chine n’a pas encore atteint, à savoir la démocratie. Aux yeux des Chinois, les reportages des médias occidentaux ont donc semblé biaisés, malveillants et antichinois. Cette impression a trouvé une confirmation dans les photographies manipulées afin d’être conformes aux vues occidentales préétablies. CNN comme la plupart des médias occidentaux n’étaient pas à même de comprendre la fureur générée par leurs reportages et leurs commentaires.

 

Deuxièmement, les Chinois et les médias occidentaux ne partagent pas les mêmes points de référence. Les Chinois préfèrent comparer « verticalement » leur condition d’aujourd’hui à celle il y a 30 ans et ainsi mettent l’accent sur les progrès que la Chine a réalisés. Les médias occidentaux de leur côté optent pour une comparaison « horizontale » de la Chine actuelle avec les pays occidentaux et mettent par conséquent l’accent sur leurs attentes politiques auxquelles la Chine n’a pas répondu et sur la distance qui existe entre la liberté politique en Chine et la liberté politique dans le monde occidental. Naturellement, les Chinois voient une énorme distorsion entre leurs expériences personnelles et le rapport qu’en font les médias occidentaux. Ils soupçonnent donc qu’il y a d’autres motivations derrière les accusations des médias et les protestations des militants.

 

Troisièmement, il faut souligner une immense différence de perception : les Chinois se sont sentis victimes de l’émeute violente des tibétains civils à Lhassa, tandis que les médias occidentaux ont accusé la Chine d’avoir réprimé une manifestation paisible de moines tibétains. Les Chinois ont été doublement blessés par les critiques vigoureuses des médias occidentaux, puisque l’émeute violente des Tibétains était dirigée contre des Chinois non tibétains. La fierté chinoise s’est transformée en étonnement, l’étonnement s’est à son tour changé en frustration, et la frustration, en colère. C’est la raison pour laquelle les Chinois autour du monde se sont sentis une obligation et une urgence de se lever pour défendre leur patrie.

 

Quatrièmement, Chinois et Occidentaux ne partagent pas les mêmes repères temporels en ce qui concerne les événements au Tibet. Le gouvernement chinois a qualifié d’émeute l’incident qui a eu lieu durant quelques jours à Lhassa. Pour les médias occidentaux en revanche, ce soulèvement a été lu comme le résultat des politiques chinoises de ces 50 dernières années. Or, la plupart des Chinois croient sincèrement que le Tibet fait partie de la Chine depuis des centaines d’années et que l’indépendance temporaire du Tibet avant qu’il ne retourne à la Chine a été la conséquence de la géopolitique britannique. Pour eux enfin, la révolte militaire du Dalaï Lama en 1959 a été le fruit des conspirations américaines. Dans cette perspective, au moment des J.O., les médias occidentaux ont été perçus, dans une certaine mesure, comme des agitateurs et des complices d’une nouvelle conspiration occidentale contre l’intégrité territoriale chinoise.

 

Enfin, l’émergence de la Chine est perçue très diversement dans l’imaginaire collectif. Au début des contacts entre la Chine et l’Occident, la Chine a représenté, aux yeux des occidentaux, un empire mystérieux, une terre de fascination… et un marché énorme. Les guerres de l’opium ont transformé la Chine en un objet de convoitise, cible de la colonisation et de la conquête occidentale. Pendant les 30 années qui ont précédé les réformes économiques, la République populaire était principalement vue comme une menace idéologique. Avec la politique d’ouverture et de réforme de Deng Xiaoping, le pays a à nouveau été envisagé comme un marché énorme aux possibilités infinies – à la condition toutefois que les réformes économiques soient accompagnées de réformes politiques. Mais si cette hypothèse s’avère être une utopie, la Chine riche et forte apparaît soudain comme une menace politique au lieu d’être une chance sur le plan économique.

 

Quant à la Chine, ses relations avec le monde extérieur ont évolué au fil du temps : d’une politique d’autosuffisance et de fermeture à une politique d’ouverture et de réforme et, maintenant, à une politique de globalisation par laquelle le pays veut s’intégrer au reste du monde. Les Jeux olympiques, dans ce contexte, doivent être perçus comme un effort de la Chine à prendre sa place dans la communauté internationale. La peur occidentale d’une Chine riche et forte et le refus de la considérer comme un partenaire égal fait alors l’effet d’un seau d’eau froide sur les flammes des aspirations chinoises.

 

« Don’t be so CNN!  »


Les divergences entre d’un côté les aspirations chinoises et de l’autre les réactions occidentales sont apparues dans toute leur profondeur durant ces Jeux. Les Chinois ont eu le sentiment d’être la cible d’attaques ‑ physiquement à Lhassa et verbalement ailleurs dans le monde, en particulier quand les médias occidentaux ont fabriqué des images pour appuyer leur interprétation de l’émeute violente au Tibet. Pour calmer les protestations des Chinois, CNN a essayé de différencier le gouvernement chinois et le people chinois. Toutefois, cette stratégie a échoué, et les Chinois ont répondu en arborant des t-shirts portant l’inscription « Don’t be so CNN! » (做人不能太CNN!) – ce slogan est lui-même une déclinaison de « Don’t be so CCTV! » (做人不能太CCTV!), une formule visant à dénoncer l’hypocrisie de la chaîne China Central TV. On a même lancé un site Web anti-CNN (www.anti-CNN.com) afin d’« exposer les mensonges et les distorsions des médias occidentaux ». Si ces quelques actions peuvent sembler amusantes, voire ridicules d’un point de vue occidental, elles mettent toutefois en évidence un changement fondamental dans la relation entre les médias occidentaux et leur auditoire chinoise. En effet, les Chinois, en particulier ceux issus de la classe moyenne, ont arrêté de considérer les médias occidentaux comme une source d’information neutre et fiable et les ont relégués au même niveau que les médias chinois.

 

Pour en revenir à la question de départ : « Qui a gagné, qui a perdu ? », on peut affirmer que le gouvernement chinois est le principal bénéficiaire de la victoire de la Chine. D’après les médias occidentaux, il a considéré les Jeux comme un rite de passage sur la scène internationale. Toutefois, cette motivation à s’intégrer dans le concert des nations n’est pas aussi importante que l’impact que les J.O. ont eu à l’intérieur même du pays. Contrairement à ce que pensent les médias occidentaux, souvent les opinions du peuple chinois ne sont pas représentées par la poignée de dissidents en prison ou en exil, mais par les élites de la classe moyenne, grandes gagnantes de la politique d’ouverture et de réforme des 30 dernières années. Dans cette perspective, le succès des Jeux olympiques a confirmé leur expérience personnelle des changements qui ont eu lieu en Chine et leur a permis de s’identifier à une nation riche et forte. Puisque le succès des J.O. est à mettre sur le compte du gouvernement chinois, ces élites ont acquis la confiance que les politiques mises en œuvre faciliteront la réalisation du rêve chinois. Le pouvoir en tire une toute nouvelle légitimité et pourra, à l’avenir, appliquer ses réformes avec une aise relative. Récemment, une enquête de l’institut de sondage Pew Research Center a démontré que 86 % des Chinois étaient satisfaits de la façon dans la Chine est dirigée – c’est 25 points de plus le taux de satisfaction des Australiens à l’égarde leurs dirigeants! Les Etats-Unis quant à eux arrivent en 20e place du classement, avec 23 % d’opinions favorables.

 

Enfin, quand on parle des gagnants et des perdants des Jeux Olympiques de Pékin, on ne peut pas ignorer le tableau des médailles : avec ses 51 médailles d’or ‑ soit 15 de plus que les Etats-Unis ‑, la Chine, pour la première fois, est arrivée en tête. De là à se demander si le même phénomène pourrait se reproduire dans le domaine économique dans un proche avenir, il n’y a qu’un pas... Mais si les probabilités de voir le pouvoir transféré des États-Unis à la Chine ont été bien exagérées dans les discours des médias, ceux-ci ont largement relayé les inquiétudes américaines durant les 16 jours des Jeux. Afin d’éviter la perte de l’hégémonie sportive, The New York Times, The Washington Post, CNN, Fox News et les autres médias américains ont préféré comptabiliser le nombre total de médailles, ce qui a permis aux États-Unis de continuer à occuper, avec 110 médailles, la première place du classement, contre 100 médailles pour la Chine.

 

Un subterfuge comme celui-ci pourrait limiter la peur américaine face à l’émergence chinoise et, par conséquent, réduire la probabilité de conflit entre la Chine et les États-Unis. Cependant, si le malentendu entre les médias occidentaux et les Chinois persiste, cela pourrait entraîner des conséquences catastrophiques : des conflits militaires, voire nucléaires, où la délimitation entre les gagnants et les perdants serait tout sauf claire.