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5 posts from octobre 2010

27/10/2010

Gouvernements minoritaires et fédéralisme : vers de nouveaux équilibres politiques?

Les Libéraux fédéraux disent vouloir jouer la carte des valeurs pour reconquérir le soutien d’une partie de l’électorat québécois. Or, cette stratégie n’aide en rien la cause du Parti libéral du Canada (PLC) au Québec. Un filet de sécurité sociale plus robuste, une politique étrangère plus autonome des États-Unis, un meilleur équilibre entre économie et environnement, ce n’est pas au Québec que ces valeurs posent problème mais dans l’Ouest canadien. Au 21ème siècle, le véritable clivage politique au Canada se situe moins entre le Québec et le « rest of Canada » mais de plus en plus entre le « vieux Canada », celui des provinces fondatrices, et le « nouveau Canada », celui des provinces de l’Ouest, où le pouvoir économique se déplace pour suivre la voie d’accès vers l’Asie.

Là pour rester

Le Bloc monopolise déjà la représentation des valeurs du Québec à l’endroit des politiques du gouvernement canadien. La confiance populaire est aussi largement plus favorable au Bloc qu’au PLC, encore affaiblit par le scandale des commandites. Le Bloc n’exerce pas le pouvoir. Il n’aura jamais à « se salir les mains ». Ceci lui confère une image d’intégrité plus forte. Sur le terrain des valeurs, le Bloc représente notre « bonne conscience » collective à Ottawa, comme le NPD pour les progressistes dans le reste du Canada.

L’existence du Bloc n’a rien d’un phénomène passager. Les gouvernements minoritaires à Ottawa ne sont plus un accident de parcours. L’une des causes de ce phénomène est la durabilité du Bloc en tant que principal représentant de la voix québécoise dans les institutions fédérales.

Des « gênes » fédéralistes

Le Bloc est l’enfant de la défaite de l’accord du Lac Meech. Il représente la « société distincte » par d’autres moyens. Bien plus que le soutien à l’indépendance, c’est de là qu’il tire toute sa force et sa légitimité au Québec. Ce qui n’a pu être accompli par la voie constitutionnelle, trop rigide et remplie de points de blocage, l’a été à travers le système de partis, plus flexible et davantage collé à l’opinion publique.

Qu’il le veuille ou non, de par son histoire, le Bloc porte toujours en lui le « gêne » des efforts collectifs passés qui ont été investis dans la réforme du fédéralisme canadien. Le Bloc monopolisera la représentation québécoise à Ottawa tant et aussi longtemps qu’il y aura un déficit d’imagination autour de la question constitutionnelle.

Pourtant, la concentration extraordinaire des pouvoirs dans les mains du Premier ministre, encore plus forte sous le gouvernement Harper, montre bien que c’est une question qu’il est urgent d’aborder pour démocratiser nos institutions.

Une forme nouvelle de participation?

Le PLC a longtemps été le véhicule par lequel les Québécois ont fait entendre leurs voix en politique fédérale. Mais ce système de représentation a implosé et depuis, il n’y a plus de point d’équilibre en politique fédérale canadienne, d’où sa volatilité et son imprévisibilité actuelles.

De nos jours, la participation politique des Québécois dans la gouvernance fédérale ne se fait plus comme avant, à l’intérieur d’un parti dit « national » qui impose à ses élus une discipline forte pour atténuer les dissensions régionales à l’intérieur de ses rangs. Cette participation est davantage susceptible de se faire via des coalitions entre partis, par le biais d’ententes qui ne sont plus négociées derrière des portes closes mais au grand jour, en public, au parlement. C’est une façon plus complexe de gouverner, mais c’est aussi une façon d’inclure le Québec dans le Canada. C’est ce qu’avait compris Stéphane Dion dans son projet de gouvernement de coalition.

La « diabolisation » comme forme d’exclusion

Sur plusieurs enjeux, le Bloc est souvent plus « pro-canadien » que les Conservateurs, eux dont les valeurs sont plus proches de la droite américaine, comme en font foi leur scepticisme face à la science et aux théories de l’évolution, leur façon de mêler politique et religion, leur militarisation du sens patriotique ou leur soutien aveugle au port des armes, comme si ceci était un droit au Canada!

Diaboliser le Bloc, comme le fait le gouvernement Harper lorsqu’il veut discréditer l’idée d’une coalition appuyée par les « séparatistes » est irresponsable d’un point de vue démocratique. Les Bloquistes et leurs électeurs ne sont pas moins légitimes que les autres partis.

En 2008, les Québécois étaient très fortement en faveur d’un gouvernement de coalition soutenu par le Bloc. Faire du Bloc un partenaire dans la gouvernance, c’est faire en sorte que les Québécois soient encore inclus dans le Canada. À plus long terme, c’est aussi, peut-être, jeter les bases d’un type de fédéralisme nouveau, qui se joue davantage au parlement par le biais de partis de plus en plus régionaux qui négocient entre eux les compromis nécessaires à la décision politique.

 

15/10/2010

La revanche de Lester B. Pearson?

Quelle leçon tirée de l’échec du Canada dans sa tentative d’obtenir un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies? Cette défaite ne reflète pas un déclin du prestige du Canada, ni une érosion de son pouvoir en tant que puissance moyenne dans la politique mondiale La réponse se trouve ailleurs : dans la mise à l’écart des diplomates professionnels du Ministère des Affaires étrangères dans la conduite de la politique internationale du Canada. On le sait, les Conservateurs se méfient des fonctionnaires et surtout, de ceux des Affaires étrangères, qu’ils soupçonnent de sympathies libérales et à qui ils reprochent un certain relativisme moral à propos des grands conflits qui divisent la planète.

Dès leur arrivée au pouvoir, les Conservateurs ont voulu politiser la politique étrangère et se distancer du centre en se rapprochant des extrémismes de George W. Bush aux États-Unis et de Benjamin Netanyahu en Israël. Pour ce faire, ils ont concentré la conduite des affaires étrangères au Cabinet du Premier ministre et de plus en plus écarté des processus décisionnels les avis et conseils formulées par les diplomates de carrière.

Or, la diplomatie internationale, et certainement celle qui se joue dans les corridors de l’ONU, est d’abord et avant tout l’affaire de bureaucrates. Ce sont eux, étant donné leur permanence et leur expérience, qui tissent, au fil des rencontres avec leurs homologues, les liens de confiance entre pays. C’est la régularité de leurs contacts, de même que leur savoir faire et leur réputation qui amènent les pays à négocier leurs différends et à travailler dans des directions communes. La diplomatie est largement une affaire de patience, de prévisibilité et de routine bureaucratique. Ce n’est pas le lieu de la politique partisane. Les politiciens passent mais les diplomates restent. Ce ne sont pas les Dimitri Soudas de ce monde qui disposent de l’expertise servant à lubrifier les rouages des grandes organisations internationales. C’est cela qu’a appris à ses dépends le gouvernement Harper. Son approche d’hyper-partisannerie à la politique internationale lui a fait perdre une place à la table où se décident les affaires de la gouvernance mondiale. Paradoxalement, cette défaite est en quelque sorte la revanche de Lester B. Pearson ou du moins, des employés qui travaillent dans l’édifice qui porte son nom et qui abrite le Ministère des Affaires étrangères.

Des valeurs institutionnelles

Les Conservateurs voient dans la diplomatie canadienne une approche « libérale » au sens partisan et idéologique du terme. Ils n’ont pas compris que si, depuis les années 1960, les valeurs du Parti Libéral convergent effectivement avec l’approche traditionnelle d’entremetteur impartial (honest broker) du Canada sur la scène mondiale, ce n’est pas parce que les valeurs libérales ont « infiltré » le Ministère des Affaires étrangères. C’est plutôt l’inverse qui s’est passé, le Parti Libéral ayant fait siennes les valeurs promues par les fonctionnaires de la diplomatie canadienne. Ce sont d’abord et avant tout des valeurs institutionnelles et non celles d’un parti politique en particulier.

La preuve en est que le Bloc québécois - qui ne brûle certainement pas d’amitié pour les Libéraux – est pourtant l’un des plus ardents défenseurs des symboles et des valeurs qui ont traditionnellement caractérisé la politique étrangère du Canada. En fait, s’il y a un domaine de politique publique fédérale qui rallie encore une forte majorité de Québécois c’est bien celui de la politique étrangère du Canada. La diplomatie canadienne est l’une des rares institutions encore capable de rallier les deux communautés historiques et fondatrices du Canada.

La politique étrangère est toujours le reflet de l’image qu’une société veut projeter d’elle-même dans le monde. Les années Pearson ont été fortes à la fois sur le plan interne pour son ouverture aux revendications du Québec et sur le plan externe pour le déploiement d’une approche dite « internationaliste » fondée sur le multilatéralisme, le respect de la règle de droit et le maintien d’une solidarité transatlantique. Cette approche est peut être devenue un mythe au fil du temps, mais elle forme néanmoins « l’ADN » de la diplomatie canadienne. C’est à partir d’elle que le reste du monde perçoit le Canada. Si les Conservateurs de Harper ont été incapables d’obtenir un siège au Conseil de sécurité c’est parce que le monde n’a pas reconnu le Canada dans le néo-conservatisme que son gouvernement pratique en politique internationale.

08/10/2010

Bien joué, Lula (texte paru dans La Presse du 5 octobre 2010)

Le pari était osé. On mesure l'ascendant du Président Luiz Inacio Lula da Silva sur son parti quand, à la surprise de tous, il a annoncé fin 2008 que Dilma Roussef, une technocrate jamais élue, serait la candidate du Parti des Travailleurs (PT) à l'élection présidentielle de l'automne 2010. Celle-ci, ancienne militante, emprisonné par la dictature militaire (1964-1985) pour sa participation à la lutte armée, n'a rejoint le PT qu'en 2000. Elle occupait à Brasilia, au sein du cabinet, les fonctions de Chef de la maison civile. Administratrice compétente mais inconnue du public, elle faisait face à José Serra, le gouverneur de l'État de São Paulo qui s'était illustré comme ministre fédéral de la santé. Conséquent pour la cause, généreux de sa personne, et surtout parce que Dilma n'a pas sa propre lumière, Lula, tout charme et charisme déployé, a fait la campagne de sa candidate.

Lula aura tenu sa promesse de "gouverner pour tous". Après 8 ans de présidence le Brésil est aujourd'hui plus riche et la pauvreté recule. Pas étonnant que près de 47% des électeurs aient voté dimanche pour "répéter la dose" et appuyé Dilma, contre 33% pour Serra et 19% pour les Verts de Marina Silva, une dissidente du PT. Le second tour du 31 octobre ne sera qu'une formalité pour que Dilma Roussef, soit élue première femme Présidente du Brésil.

Lula a fait fructifier l'héritage de son prédécesseur, Cardoso (1995-2002). Il a poursuivi la gestion monétaire orthodoxe, amplifié les programmes de redistribution destinés aux plus pauvres et lutté contre l'évasion fiscale. Il a projeté, de Cancun à Copenhague et jusqu'à Téhéran, la diplomatie brésilienne au premier plan des grandes instances de la gouvernance internationale. La croissance a été favorisée par la hausse des prix et la demande exceptionnelle pour les exportations de matières premières et de produits agricoles.

L'extrême pauvreté régresse. Contre allocations, les familles qui bénéficient de la "bourse famille" (12,5 millions de foyers soit 40 millions de personnes), doivent faire vacciner leurs enfants et les envoyer à l'école, les femmes enceintes doivent se présenter régulièrement à des examens médicaux. Résultat, la malnutrition infantile a diminué de moitié et la durée moyenne de scolarisation a augmenté de plus de 2 ans. Les plus riches profitent des taux d'intérêts avantageux (10% en moyenne pour 2010) des titres de la dette. Le pouvoir d'achat en hausse pousse la construction immobilière et la consommation des ménages. Les grandes entreprises reçoivent des prêts à taux préférentiels de la Banque nationale de développement économique et sociale.

Tout le monde est content, ou presque. À gauche comme à droite on déplore la lenteur et l'insuffisance des réformes. Les paysans sans terre attendent encore la réforme agraire promise. Les écologistes s'inquiètent de l'inaction gouvernementale alors que les OGM s'approprient les cultures. Le patronat s'impatiente du "coût Brésil" causé par l'extrême lourdeur de l'appareil bureaucratique, la complexité du régime fiscal et l'insuffisance des infrastructures, particulièrement en énergie et dans les transports.

La Présidente élue voudra s'affirmer et ne pas gouverner à l'ombre de Lula. Minoritaire dans les deux assemblées du Congrès, elle devra satisfaire les partis de sa coalition et tout particulièrement son allié principal le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB). Déjà ce parti, plus opportuniste qu'idéologique, a fait connaître ses attentes dans le partage des postes à tous les échelons de l'administration. Ce qui a été dit de Cardoso et de Lula se répètera pour Dilma; elle devra, pour gouverner, pactiser avec les conservateurs.

 

 

La course à l'énergie (texte paru dans la Presse le 20 septembre 2010)

Nous consommons toujours plus d'énergie. Il est prévu que la demande augmentera de 40% au cours des 20 prochaines années. Les principales sources d'énergie sont le charbon, le pétrole et le gaz, pour 80% du total consommé. La croissance de l'économie, particulièrement des pays émergents est la grande responsable de cette augmentation. Il faudra investir des milliards pour éviter la pénurie. Les producteurs d'énergie et les fabricants d'équipements exultent, ils devront développer des technologies plus performantes et plus propres, renouveler les infrastructures désuètes et toujours creuser et forer davantage. Préserver l'environnement est un défi et ouvre des perspectives d'affaires très intéressantes. Le capitalisme prospère alors que la planète étouffe. Malgré l'urgence climatique, il n'y a pas eu beaucoup d’annonces de renouveau dans les propos entendus au Congrès mondial de l'énergie la semaine dernière.

Subventionner la croissance

Pour stimuler l’activité économique, les gouvernements subventionnent la consommation d’énergie et les entreprises qui la produisent. À Caracas le gallon d’essence coûte moins de 10 sous. En Inde, le charbon se vend pour la moitié du prix international de référence ; c’est la principale source (54%) d’énergie de ce pays. La politique de stimulation de la demande ne se limite pas aux pays en développement. Les subventions accordées au gaz sont responsables en Europe d’un accroissement de la consommation de l’ordre de 30 milliards de mètres cubes. On pense aussi à l'électricité du Québec. Au total, selon une agence des Nations Unies, la consommation d'énergie est stimulée au coût de 300 milliards de dollars en subventions et exemptions fiscales, dont la plus grande partie va aux hydrocarbures.

Donc, les gouvernements stimulent l'activité économique en subventionnant l’énergie. La croissance qui en résulte entraine à son tour une augmentation de la consommation énergétique. Résultat, il faut toujours plus d’énergie et la demande augmente plus vite que la croissance. Pendant ce temps, le tiers le plus pauvre de la population mondiale n’a pas accès à l’électricité. Il est plus que temps de revoir ce modèle qui mène droit à la catastrophe.

Forons

La révolution des dernières années vient, aux dires de Peter Voser, PDG de Royal Dutch Shell, de l’exploitation des gaz de schistes. Compte tenu des innovations technologiques, les réserves connues exploitables pourraient durer 200 ans. L'augmentation de la production jointe à la récession ont fait chuter le prix du gaz de moitié, c'est une mauvaise nouvelle pour l'éolien. Des formations gigantesques de schistes gaziers longent la chaîne des Appalaches du Tennessee à la vallée du Saint Laurent. Les formations géologiques s’appellent Devonian, Marcellus et Utica. Sur une carte, vue au kiosque d’un éditeur spécialisé, les points de forage de la formation Marcellus, colorés en rouge, étaient si rapprochés qu’ils couvraient entièrement la Pennsylvanie, s’étendaient sur une partie de l’État de New York et se dirigeaient en rangs serrés en direction du Québec.

Efficacité

Les hydrocarbures domineront encore pour longtemps le bilan énergétique mondial. À l'horizon de 2050, il est prévu qu'ils représenteront encore 70% de la consommation énergétique. Le scénario de base prévoit qu’en 2030, la voiture électrique ne représentera que 9% de la flotte de véhicules légers. Ces prévisions sont sans doute ce qui a inspiré cette perle de vérité teintée d'arrogance du Président de l’ARAMCO, la grande compagnie pétrolière d’Arabie Saoudite, quand il a déclaré : « sans nous, le monde serait immobile".

L'industrie est engagée dans une course à l'efficacité. Innover est une obligation pour produire davantage, mieux exploiter la ressource et améliorer les infrastructures de transport et de distribution. L'environnement est un défi - les ingénieurs s'épanouissent devant les défis – alors on développe des technologies pour capturer le gaz carbonique, vitrifier les déchets nucléaires et brûler le charbon proprement. Mais l'innovation doit aussi venir des gouvernements dont les régulations imprévisibles et incohérentes nuisent à la capacité de prise de risque des investisseurs.

Au bilan de ce congrès: transformer le système énergétique ne peut pas venir des entreprises ou des gouvernements. Greenpeace aura le dernier mot. Il va falloir forcer la machine et imposer aux décideurs l'obligation morale d'agir. Steven, passes moi la mélasse!

 

 

 

07/10/2010

La perte du sens de l’État

Download Article paru dans La Presse et le Devoir le 23 septembre 2010