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13/02/2011

Un parti de gauche au Québec: une anomalie politique ? Publié dans Le Devoir, 31 janvier 2011

Québec solidaire est né le 5 février 2006 de la fusion de l’Union des forces progressistes (UFP) -un rassemblement politique de petits partis de gauche créé en 2002 autour d’Amir Khadir- et d’Option citoyenne, un mouvement politique née en 2004, à l’initiative de militantes féministes, dont Françoise David.

 

L’émergence de ce parti sur la scène politique québécoise, de même que sa trajectoire depuis sa fondation est particulièrement intrigante.

 

Rappelons le contexte général de sa naissance. Depuis le début du nouveau millénaire, les démocraties libérales, Québec inclut, connaissent une « crise » de la représentation politique qui se traduit notamment par une perte de légitimité des partis politiques et de leurs représentants. De plus, « la gauche » (en particulier européenne) est en pleine remise en question, et n’en finit plus de se chercher une identité rassembleuse, entre l’extrême-gauche, qui semble avoir trouvé un second souffle, et les partis sociaux-démocrates tentés par le social libéralisme. Devant l’inertie des acteurs politiques traditionnels, les mouvements sociaux réinvestissent le terrain de la contestation sociale et de l’opposition aux politiques néolibérales. Bref, un contexte où la création d’un parti autoproclamé de gauche peut apparaître incongru.

 

D’autant plus qu’au Québec, l’émergence d’un tel parti apparaît aux premiers abords comme une anomalie. En effet, la gauche partisane n’a jamais été particulièrement bien établie au niveau provincial. La raison principale généralement évoquée est que la question sociale, à la base de la création des partis de gauche, a été articulée à la question nationale et entièrement dépendante de celle-ci. Autrement dit, au Québec, l’identité politique de gauche s’est longtemps superposée à l’identité politique nationale. Le Parti québécois a réussi durant presque 50 ans à créer un monopole de la représentation sur ces deux enjeux.

 

Ce double monopole a été remis fondamentalement en question en 2006, avec la création de Québec solidaire. Ce point tournant dans l’histoire politique du Québec constitue aujourd’hui une « nouvelle donne »,  qui a modifié certaines dynamiques et avec lesquelles tout le monde doit compter, les électeurs comme les autres partis politiques. Revenons sur cette trajectoire récente.

 

Québec solidaire s’est créé en partie contre le PQ et ses politiques jugées insatisfaisantes sur le plan social. Les deux chefs de Québec solidaire espéraient créer un rapport de force suffisant pour obliger celui-ci à se positionner sur certains enjeux, jugés laissés-pour-compte. Cette stratégie a semblé fonctionner dans un premier temps. Rappelons-nous de la création du club politique de gauche SPQ Libre au sein du PQ et du programme politique qui a suivi, unanimement acclamé comme « un virage à gauche » pour le parti. Nous en sommes bien loin aujourd’hui : le SPQ Libre a été dissout et le PQ s’est acoquiné avec la richesse individuelle (colloque de mai 2010).

 

Les bénéfices de la création de Québec solidaire sur la vie politique se jouent sur un autre plan.

 

QS est avant tout une innovation politique, qui profite aux militants, mais également à l’ensemble des acteurs politiques. Plusieurs éléments, dans le fonctionnement de QS, dérangent le fonctionnement jugé « normal » de notre système démocratique et rendent perplexes les observateurs  : le principe de parité dans la présence des candidats et candidates aux élections (il faut que ce soit le meilleur candidat, peu importe son sexe), la parité à la tête du parti (mais où est le vrai chef qui décide ?), le fonctionnement plus horizontal de l’organisation où les militant-e-s prennent le temps de débattre et d’apprendre, remettant en question la notion d’efficacité démocratique (à propos de la souveraineté, à propos du féminisme, à propos des enjeux environnementaux par exemple) et entraînant des réactions outrées des journalistes (quand même, ne pas savoir si on est pour ou contre la souveraineté, ça n’a pas d’allure, on est au Québec, il faut se positionner ! ou encore Trois jours pour choisir un logo…franchement, est-ce bien nécessaire toutes ces discussions?). La délibération au sein du parti est certes limitée par l’application du Code Morin, mais elle demeure au cœur des préoccupations des militant-e-s et une des raisons pour laquelle les personnes ont adhéré à QS (dont les jeunes). On peut raisonnablement supposer que ces pratiques politiques différentes amènent progressivement les autres joueurs politiques à se questionner, se positionner et, finalement, modifier leur conception d’une « bonne » démocratie.

 

La présence de Québec solidaire modifie également les dynamiques politiques locales. Bien implanté dans les milieux militants locaux (et pas uniquement dans la République du Plateau), QS est un nouvel allié des luttes sociales et environnementales, sur lequel les acteurs communautaires et syndicaux peuvent compter. Il offre une structure de réflexion et un service de recherche très efficace, il peut agir comme une courroie de transmission de certaines idées, identités et intérêts à l’Assemblée nationale (depuis peu, mais il le fait avec beaucoup de professionnalisme) et il jouit d’une visibilité médiatique supérieure à celle que peuvent avoir les groupes. Évidemment, de multiples tensions existent avec ce nouveau joueur politique (faut-il s’en méfier ?), mais QS assure une nouvelle médiation pour les électeurs et militants de gauche dans la vie politique qui est loin d’être anecdotique.

 

En cinq ans, Québec solidaire s’est construit une « niche » politique intéressante. Il est passé d’un statut de parti en dehors du jeu institutionnel (où tous les coups étaient permis ou presque) à un parti dans le jeu institutionnel où certains comportements sont jugés déviants (en particulier pour son chef parlementaire). Il apporte, ce faisant, un vent de fraicheur aux pratiques de nos représentants politiques.

 

Et si sa présence était plutôt le signe de notre maturité politique ?

Dakar-Le Caire- Tunis: même combat ? Le Forum social mondial et les processus de mobilisation politique

70 000 personnes ont défilé le 6 février dernier dans les rues de Dakar pour la marche d’ouverture du Forum social mondial (FSM). Par la suite, et jusqu’au 11 février, plusieurs dizaines de milliers de participants ont circulé sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop à la recherche d’un atelier, d’une conférence ou d’une manifestation afin de penser et construire un monde différent, plus juste, solidaire et démocratique.

 

Parallèlement, les soulèvements populaires en Égypte ont mobilisé l’attention médiatique. Ces mobilisations faisaient suite à la « révolution de Jasmin » en Tunisie, et suscitent de nombreuses aspirations au changement dans d’autres pays de la région. Les peuples descendent dans la rue pour braver le pouvoir autoritaire des gouvernements en place depuis des décennies. Doit-on voir dans ces deux séries d’événements plus qu’un parallèle ?

 

Haro sur les forums sociaux

Plusieurs voix se sont élevées cette semaine au sein du FSM pour déplorer le manque de liens concrets entre les mouvements récents de contestation en Égypte et en Tunisie, ou même encore en Grèce et en France ces derniers mois, et les rencontres des acteurs sociaux du type du FSM à Dakar. La critique est telle qu’elle a pu remettre en question la pertinence de tenir des événements comme celui-ci. Si le FSM n’est pas capable d’être à l’avant-garde de la protestation mondiale des peuples, mieux vaudrait diriger les énergies ailleurs ou, au moins, travailler à le transformer.

 

Ce discours est récurrent au sein des processus des forums sociaux mondiaux, depuis le premier tenu en 2001 à Porto Alegre (Brésil), jusqu’à aujourd’hui. C’est le discours de ceux qui pensent que l’horizontalité, la diversité et l’ouverture c’est bien, mais pas trop longtemps parce que ce n’est pas efficace ; ceux qui rêvent de l’alignement des multiples composantes de la mouvance altermondialiste derrière un programme unique et claire ; ceux qui voudraient que le FSM laisse la place à une Cinquième internationale avec ses leaders charismatiques et sa nouvelle doxa. Nous aimerions ici questionner cette perspective, minoritaire et européenne d’ailleurs.

 

Il est vrai qu’il n’y a pas de lien direct et clairement établi entre le FSM et l’embrasement des peuples d’Afrique du Nord et du Moyen Orient. Les soulèvements tunisien et égyptien sont avant tout une affaire interne, qui répond à des dynamiques politiques propres aux pays concernés. Ce ne sont pas des révolutions altermondialistes. Ceci dit, il ne faut pas non plus croire que ces mobilisations résultent d’une éruption spontanée détachée du contexte global de la mondialisation et de sa contestation. En fait, il nous apparaît un peu abrupte de dire qu’il n’y a pas de lien entre ces deux formes de mobilisation politique.

 

C’est une question qu’il faudrait vérifier auprès des acteurs égyptiens et tunisiens. Qui nous dit que ces mouvements ne sont pas liés à des organisations elles-mêmes impliquées dans la mouvance altermondialistes ? De plus, suite à notre expérience durant ce FSM 2011 et ses éditions précédentes, il nous apparaît assez évident que cet espace n’a pas de frontières et qu’il génère des idées, des analyses, des discours qui continuent d’exister après le forum et qui sont à la disposition de tous, créant ainsi climat général où exercer son esprit critique et oser penser le changement redeviennent légitimes. Revenons sur ces deux aspects.

 

Un espace sans frontières

Le forum n’appartient à personne et, à la condition d’accepter les principes de base énoncés dans sa Charte, tout le monde y est bienvenue, sans restriction aucune. À Dakar, le forum fut très largement ouvert, il n’y avait pas de contrôle à l’entrée et finalement tout le monde pouvait assister aux conférences, ateliers et évènements gratuitement. Bien sûr, encore fallait-il avoir les moyens de se rendre dans la capitale sénégalaise. De ce point de vue, il est évident que la participation des populations africaines, présentent d’ailleurs en très grand nombre à Dakar, était plus facile, tout comme celle des Européens géographiquement plus proches.

 

Afin de stimuler encore plus l’accessibilité du forum par-delà les frontières, l’initiative «Dakar étendu» a été mise en place, qui rendait le FSM accessible à tous, via le web, en temps réel, durant les conférences. Certes des questions techniques liées à la connectivité ont parfois limité les activités, mais plusieurs ateliers d’importance se sont tenues via Internet et ont permis de rejoindre du monde partout sur la planète. À titre d’exemple, pour le seul cas de la France, plus de 70 événements locaux se sont tenus durant le FSM de Dakar et en lien avec lui.

 

Par ailleurs, à côté du FSM, nous assistons à une multiplication des forums sociaux à toutes les échelles d’action (régionales, continentales, nationales, locales, par quartier). Depuis le début des années 2000, des forums sociaux se sont tenus partout dans la région, en Afrique, dans les pays du Maghreb, au Moyen Orient. Il n’y a pas de propriété intellectuelle sur les forums sociaux, nous pouvons les considérer comme des biens publics et chacun peut en reprendre la formule pour le répliquer dans son environnement afin de stimuler la participation et le dynamisme des mouvements sociaux.

 

Un générateur d’analyse et de discours alternatifs 

Le FSM a permis de développer une compréhension très approfondie du contexte de mondialisation dans lequel évoluent les sociétés depuis près de 30 ans, de prendre conscience des crises qui se manifestent aujourd’hui et d’élaborer des stratégies de changement social afin d’y faire face. À titre d’exemple, les mécanismes pervers qui ont conduit à la crise financière de 2008 ont été mis à nu depuis plusieurs années au sein des forums sociaux, avant même que la crise ne survienne au cœur du capitalisme mondial. Cela rend les propositions de stratégie de sortie de crise d’autant plus pertinentes que cela fait longtemps que certaines organisations de la société civile travaillent sur des pistes de solution (Taxe Tobin sur les transactions financière, abolition des paradis fiscaux…).

 

Par ailleurs, à Dakar, toute une réflexion sur la question des liens intrinsèques entre la modernité à l’européenne (ou à l’américaine) et le colonialisme, et la nécessité de sortir de cette dualité pour pouvoir développer de réelles alternatives fut largement discutée. L’analyse des crises actuelles conduit à les interpréter plus globalement comme une «crise de civilisation». Cette analyse, qui est née dans les Amériques portée par les mouvements autochtones et qui s’appuie sur les notions du bien-vivre (et non du bien-être), des biens communs, de la justice climatique, du respect de la diversité, et qui prolonge la réflexion sur les articulations multiples et possibles entre mouvements sociaux et partis politiques, a trouvé un écho à Dakar.

 

Bien sûr si on mettait bout à bout toutes les propositions mises de l’avant dans chacun des 1000 ateliers qui se sont tenus au FSM 2011, on verrait qu’il n’y a pas de cohérence entre les diverses propositions. Il n’y a pas d’unité programmatique ou d’idéologie partagée comme dirait les tenants d’un FSM qui serait le fer de lance du mouvement révolutionnaire mondial. Certaines de ces propositions sont même fortement contradictoires. Un exemple parmi des centaines, un atelier sur l’éducation au Sénégal où se sont opposées, d’une part, la vision des femmes en «lutte contre les abus sexuel faites aux filles» et, d’autre part, la perception de certains des participants qui retournent la question : la violence que les filles «mal vêtues» (lire pas assez) exercent sur les pauvres jeunes hommes aux hormones incontrôlables… Les mots n’ont pas le même sens pour tous….

 

Un incubateur du changement social

Le FSM nous apparaît comme un espace de prise de parole et d’expression pluriel et interculturel qui ne remplace pas les autres stratégies de contestation (et ne devrait pas en avoir la prétention non plus) mais qui participe d’une dynamique commune de changement social. Depuis 10 ans, les FSM, avec leur slogan «un autre monde est possible !», sont porteurs d’espoir. L’esprit et l’objectif des forums sociaux est de favoriser une réappropriation du politique. Comme le souligne Chico Whitaker, fondateur des forums sociaux mondiaux, l’esprit du FSM est de renverser la structure pyramidale des sociétés où chacun doit se conformer à des directives imposées, pour lui substituer une organisation en réseaux où chacun peut contribuer selon ses habilités, savoirs et énergies au projet collectif.

 

Les FSM et les révolutions tunisienne et égyptienne partagent une même conception du monde qui inspire le changement, fondé sur la réappropriation du politique par les populations qui choisissent désormais de prendre leur destin collectif en main, en prônant la libre expression des idées, et la participation.

 

Il est possible, dans cette perspective, de considérer que l’esprit du FSM anime en partie les manifestants au Caire et à Tunis, et qu’il en motivera d’autres ailleurs, ne serait-ce qu’en matraquant son slogan, très simple, mais porteur d’espoir : d’autres mondes sont possibles !

(texte co-écrit avec Raphaël Canet, professeur, Cégep du Vieux-Montréal)

11/02/2011

Les élus devraient-ils vendre à des intérêts privés leur expérience du service public pour s’enrichir lorsqu’ils quittent la politique?

Parmi les nombreuses questions que soulèvent la nomination de l’ancien Premier ministre Bouchard à la tête de l’Association pétrolière et gazière du Québec, une semble plus pressante que les autres : celle de la perception d’un possible conflit d’intérêt. Chaque fois qu’un homme ou une femme politique ayant occupé de hautes fonctions publiques quitte le gouvernement pour ensuite se joindre à des intérêts privés au sein d’un grand cabinet d’avocats, de consultants ou de lobbyistes, ceci suscite invariablement un certain malaise collectif sur le plan éthique.

On se demande toujours si les anciens politiciens s’enrichissent en mettant à la disposition d’intérêts privés l’expérience et les réseaux acquis dans les postes qu’ils ont occupés dans le service public. De nos jours, il n’est pas rare que des politiciens deviennent millionnaires après être passés au gouvernement alors qu’en début de carrière ils étaient souvent d’origine plus modeste. C’est comme si la politique leur servait d’ascenseur sur le plan socio-économique. On s’engage en politique non plus seulement pour servir et donner aux autres, mais aussi pour prendre et tirer profit pour soi-même.

Les entreprises privées s’achètent de plus en plus les services des anciens politiciens dans les firmes de lobbyistes. C’est ce qu’on appelle le phénomène de la « porte tournante », pour illustrer la relation de va-et-vient et de mouvement de personnel entre l’industrie et le monde politique. Aux États-Unis, où ce phénomène est très développé, différentes règles interdisent aux politiciens élus au Congrès de devenir lobbyiste lorsqu’ils quittent leur carrière politique. Ils doivent passer à travers une période de « purgatoire » d’une durée variable. L’objectif est de limiter les conflits d’intérêt. Lorsque des entreprises peuvent s’acheter  les services d’un politicien qui dispose de réseaux de pouvoir toujours actifs, ceci risque de corrompre la dynamique de la concurrence devant réguler le fonctionnement du marché. Il y a un risque de politiser l’économie. Les entreprises obtiennent-elles des contrats parce qu’elles sont les meilleures ou parce qu’elles ont des contacts politiques?  C’est à ce critère que l’on reconnaît généralement la corruption.

Combien vaut l’expérience politique?

Une étude de la London School of Economics[1] montre qu’aux États-Unis, la valeur sur le marché du lobbying de celui ou celle qui a été conseiller politique d’un sénateur ou d’un représentant influent et toujours en poste, se situe autour de $200,000 par année d’expérience politique. Plus le poste occupé au gouvernement en a été un d’influence, plus les revenus comme lobbyiste sont grands.

À la lumière de ces chiffres, combien vaudrait, par exemple, un Jean Charest dont on dit d’ailleurs qu’il se dirige vers la voie de sortie politique? Monsieur Charest fait de la politique depuis 25 ans. Il a de l’expérience à deux niveaux de gouvernement et à l’international. Il a été chef de deux partis politiques. Ses réseaux de contacts sont nombreux, étendus et puissants. Sa valeur marchande dans le monde du lobbying est énorme.

C’est pourquoi lorsque Monsieur Charest quittera la politique, tous les yeux seront braqués sur lui. Plusieurs Québécois supposent qu’il deviendra forcément conseiller stratégique pour une grande entreprise, puisqu’on le soupçonne déjà d’être bras-dessus, bras-dessous avec l’industrie.

Mais Monsieur Charest pourrait nous surprendre. Après presque dix ans au pouvoir, il réfléchit maintenant à son héritage, à l’image qu’il laissera pour l’histoire. Plutôt que d’aller vendre au secteur privé son expérience de premier ministre et faire des millions comme lobbyiste, il pourrait continuer dans le service public. Là, il n’y aurait pas de conflit d’intérêt, apparent ou véritable.

Un nouvel ambassadeur à l’Union européenne?

Le Canada négocie présentement un traité de libre-échange avec l’Union européenne (EU). L’Europe est le deuxième plus important partenaire commercial et stratégique du Canada. Le Premier ministre Harper pourrait montrer que le Canada accorde dorénavant à l’Europe toute l’importance que lui confère son statut de super puissance économique en nommant pour l’UE un ambassadeur politique comme le Canada le fait déjà pour Washington. Ceci aurait aussi pour effet de mieux équilibrer des deux côtés de l’Atlantique les relations du Canada en politique internationale.

Le Premier ministre Harper devrait nommer Jean Charest ambassadeur du Canada pour l’UE lorsque celui-ci quittera la politique active. Monsieur Charest croit en l’Europe. Si le Canada signe un accord commercial avec l’UE, ce sera en bonne partie grâce à lui. Pour un fédéraliste comme Monsieur Charest, l’Europe offre aussi une expérience inspirante pour l’avenir des relations Canada/Québec. Dans un tel poste, il évitera les apparences de conflit d’intérêt et fera mentir les cyniques qui voient dans l’engagement politique une activité plus vénale que noble.



[1] Vidal, J. B., Draca M. et C. Fons-Rosen (2010). Revolving Door Lobbyists. Centre for Economic Performance. London School of Economics and Political Science. CEP Discussion Paper No.993.

La motion contre le port du kirpan à l’Assemblé nationale : une hypocrisie politique

 

(texte paru le 11 février 2010 dans Le Devoir)

Le Parti québécois a traditionnellement été un parti social-démocrate de centre gauche. Un  parti censé défendre les plus faibles contre les plus forts. Alors, quand le PQ se prend pour l’ADQ et joue la carte du populisme pour se faire du capital politique sur le dos des minorités et de leurs libertés religieuses, on soupçonne qu’il y a « anguille sous roche ». Quand la députée Louise Beaudoin invoque la neutralité de l’État pour interdire le kirpan à l’Assemblée nationale sous le regard bienveillant du Jésus crucifié qui surplombe le salon bleu, devant un cas si flagrant de « deux poids, deux mesures », comment ne pas conclure à la vile stratégie partisane plutôt qu’au grand débat de principes? Quand on nous dit que le kirpan est interdit à l’ONU, alors que son port est permis dans nos écoles, devons-nous croire que notre société accorde soudainement plus d’importance à la sécurité de ses politiciens qu’à celle de ses enfants? Les incohérences et l’absence de logique sont si flagrantes dans toute cette affaire qu’il est difficile de présumer de la bonne foi de ses protagonistes.

Cela déplaît peut-être à Madame Beaudoin et à ceux qui partagent son opinion, mais le Québec n’est pas la France. La laïcité stricte des institutions, un principe importé de France, n’a absolument rien à voir avec l’expérience historique du Québec en terre d’Amérique. Comment faire appel à ce principe dans une enceinte où on ne le respecte même pas? Les députés français accepteraient-il de débattre dans l’hémicycle sous le regard du « petit Jésus »?

Souverainisme et droit des minorités

Le Québec est une société tolérante et pluraliste où on ne retrouve pas de mouvement xénophobe comme en Europe ou aux États-Unis. Aucune autre société en Amérique ou en Europe n’a réussi à avoir un débat aussi ouvert et démocratique que celui qui a eu lieu au Québec il y a deux ans avec la Commission Bouchard-Taylor. Ce type d’enjeux, complexes sur le plan éthique et politique, auraient déchiré la plupart des autres sociétés, qui préfèrent plutôt balayer le problème sous le tapis, comme le Canada le fait en feignant que tout va bien dans le monde merveilleux du multiculturalisme. Au Québec, le débat sur les accommodements raisonnables a bien sûr été difficile et des choses laides ont été dites. Mais ceci n’a pas divisé notre société contre elle-même, ce qui est en soi une preuve de son ouverture et de sa maturité démocratique.

Le Québec est une société plus sensible que les autres aux droits des minorités. En fait, le Québec est probablement un leader mondial dans le domaine des accommodements raisonnables. Pourquoi? Parce qu’au Québec environ la moitié de nos concitoyens rêvent d’un jour créer un  pays indépendant. Depuis René Lévesque, une partie de l’élite éclairée du mouvement souverainiste, a compris qu’en matière de droits des minorités, le Québec devait « laver plus blanc que blanc ». Dans cette optique, et pour justifier l’indépendance nationale et l’éclatement du Canada, le Québec doit s’astreindre à des exigences supérieures dans la façon dont il traite ses minorités.

Le rôle de la politique internationale

La souveraineté des États est un principe fondamental des relations internationales. Les États qui forment la communauté internationale n’acceptent pas facilement que la souveraineté d’un des leurs soit attaquée de l’extérieur par un autre État ou brisée de l’intérieur par des mouvements indépendantistes. Dans ce dernier cas, la communauté internationale tend à appliquer un principe de proportionnalité : plus le groupe qui revendique son indépendance nationale a été victime de violence et d’abus de la part de l’État dont il veut se séparer, plus la communauté internationale est susceptible de lui apporter rapidement son soutien et sa reconnaissance. Mais la règle inverse est aussi valide : plus l’État dont un groupe cherche à faire sécession est pacifique, démocratique, et développé sur le plan économique et social, plus les exigences pour la reconnaissance internationale sont élevées.

C’est sur la base de ce principe de politique internationale que les souverainistes éclairés et cosmopolites ont généralement eu tendance à imposer à leur mouvement et à leur projet d’indépendance des objectifs plus ambitieux que la moyenne en ce qui a trait aux droits des minorités. C’est pour cette raison que Lévesque a souvent combattu, contre sa propre famille politique, les démons du nationalisme ethnique. Ceux-ci sont certes plus mobilisateurs d’un point de vue stratégique, mais ils sont aussi plus abjects d’un point de vue moral.

C’est aussi pourquoi, certains fédéralistes dont je suis, ont  toujours vu le mouvement souverainiste comme une force positive dans le développement du Québec. La présence au sein de notre société d’un projet de souveraineté devant se justifier dans le cadre d’une démocratie avancée comme le Canada, a eu plusieurs effets bénéfiques pour le Québec, mais aussi pour le Canada. Le Canada ne serait pas devenu l’État-providence qu’il est sans le besoin constant de renforcer sa légitimité face aux pressions venues du Québec.

Le multiculturalisme québécois, la gauche et la droite

Tout ceci implique un fait historique peu discuté mais incontournable : au Québec c’est le mouvement souverainiste qui est en parti la « cause » d’une forme de politique multiculturelle axée sur la reconnaissance des identités minoritaires et les accommodements nécessaires à leur inclusion dans l’espace public. Autrement dit, le multiculturalisme au Québec n’est pas que l’importation d’un « virus » en provenance d’un corps étranger qui serait celui du Canada « anglais ». La société québécoise, et certainement sa métropole, étaient sociologiquement multiculturelles bien avant les politiques de Trudeau. Ce n’est pas une invention imposée par les fédéraliste pour damer le pion aux souverainistes.

D’ailleurs, le clivage entre fédéralistes et souverainistes est très peu utile pour éclairer de façon intelligente le débat sur l’intégration des minorités au Québec. Il masque plus qu’il ne révèle. Le clivage qui compte est d’abord celui entre la gauche et la droite. La députée Beaudoin peut bien justifier son geste en évoquant les récentes sorties d’Angela Merkel et de David Cameron. On lui rappellera qu’il s’agit de deux leaders de droite qui cherchent à cajoler les mouvements anti-immigrants au sein de leur formation politique. Drôle d’association lorsqu’on estime être de gauche!

En bout de ligne, l’Assemblée nationale a préféré voter pour un  principe abstrait, celui d’une laïcité stricte qu’elle ne respecte même pas, et au nom duquel elle ferme ses portes à des citoyens qui ne demandent qu’à être inclus dans les débats démocratiques de leur société. Au Québec, c’est la majorité francophone qui dispose du pouvoir dans les institutions politiques. C’est donc à elle qu’incombe la responsabilité de faire de la place à ceux et celles qui n’ont pas cet avantage.

 

03/02/2011

Tartuffe en habit vert

(Texte paru le 31 janvier dans La Presse)

Au lieu de nous unir et de nous mobiliser autour d’une noble cause, la protection de l’environnement nous divise. Le ton des échanges est devenu agressif jusqu’à atteindre la stridence des affrontements passés entourant la question nationale. Je pense tout naturellement à la controverse à propos de l’exploitation des gaz de schistes, mais la tension dans le reste du Canada est tout aussi vive autour des sables bitumineux.

C’est le bilan désolant que m‘inspire la lecture du livre d’Ezra Levant, Ethical Oil (2010). L’ouvrage se veut une défense percutante du pétrole albertain. L’argument central, n’en déplaise au ministre de l’Environnement Peter Kent, qu’il l’a resservi devant les micros, n’est pas recevable. L’éthique relève des valeurs morales et réfère aux comportements des individus qui les pratiquent. Le pétrole provenant des sables bitumineux n’est pas plus ni moins éthique que ne l’est le sirop d’érable. On ne peut pas exonérer une industrie qui émet une trop grande quantité de gaz à effet de serre sous prétexte que l’extraction du pétrole au Nigéria pollue davantage, ou que le Canada est plus démocratique que les pays producteur du Golfe. Il est vrai qu’interrompre l’exploitation des sables bitumineux ne diminuera en rien la consommation de pétrole et n’aura qu’un effet marginal sur les émissions mondiales de CO2.

C’est sur ce qu’il nous apprend sur la manipulation de l’opinion à laquelle se livrent les organisations non gouvernementales que les révélations de l’ouvrage sont les plus dérangeantes. Informer, éduquer sont des objectifs louables, c’est ce que font les meilleurs militants écologistes.  Mais profiter de la sympathie qu’inspire une cause ou effrayer l’opinion dans le but d’en retirer un profit revient à polluer le débat. La confiance est essentielle à la vie en société car la méfiance paralyse le fonctionnement des institutions et mine les rapports entre individus.

Malheureusement la méfiance s’est insinuée dans nos débats sur l’environnement. C’est au point qu’il est très difficile de faire confiance à tous ces spécialistes, qui ont à cœur notre bien. L’environnement est à vendre. Comme des prédicateurs corrompus, les hauteurs morales de l’écologie sont encombrées de charlatans.

Ezra Levant expose les stratégies des groupes environnementaux, mais aussi des entreprises et des banques d’investissements qui dénoncent sans retenu l’exploitation des sables bitumineux pour accroître leurs revenus. Parmi les entreprises mises en cause, il y a les fonds d’investissements éthiques des institutions financières. La Co-operative Bank d’Angleterre par exemple, qui dénonce publiquement l’exploitation des sables bitumineux tout en détenant des actions de Shell, Total et BP toutes très actives dans le secteur.

Elle n’est pas la seule. Le Fond Desjardins Environnement est aussi mentionné (p.100). J’admets fort bien qu’un épargnant souhaite tirer profit des revenus provenant des sables bitumineux. Après tout, en dehors des banques et de l’énergie, il n’y a pas beaucoup de choix d’entreprises à risque modéré dans lesquelles investir au Canada. Je supposais, naïvement sans doute, que dans un fond-environnement on privilégiait les entreprises engagées dans des activités non-polluantes; au risque de nuire au rendement. Je m’étonne donc de constater que les titres qui dominent le Fond Desjardins Environnement sont Talisman (6,4%), rendue célèbre par les gaz de schistes, et Suncor (5,5%). Cette dernière est le plus grand producteur de pétrole provenant des sables bitumineux (323 000 bpj en décembre). Soyons rassurés, l’investissement responsable exclue le nucléaire.

Il est vrai que Suncor a consacré des sommes importantes pour éliminer les étangs de résidus toxiques qui font tant de tord aux canards qui s’aventurent à leur surface et à la réputation internationale du Canada. C’est probablement ce qui lui a valu de satisfaire aux indicateurs de performance environnementale des stratèges de Desjardins.

Personne ne gagne au jeu des exagérations et à la manipulation de l’opinion. Les débats entourant les sables bitumineux et les gaz de schistes donnent raison à ceux et celles qui déplorent que l’environnement soit devenu la religion de l’époque, avec son lot de mauvaise foi et d’abus. Si Tartuffe, ce faux dévot, m’était conté, j’en ferais un militant écologique ou un spécialiste des finances.