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11/02/2011

Les élus devraient-ils vendre à des intérêts privés leur expérience du service public pour s’enrichir lorsqu’ils quittent la politique?

Parmi les nombreuses questions que soulèvent la nomination de l’ancien Premier ministre Bouchard à la tête de l’Association pétrolière et gazière du Québec, une semble plus pressante que les autres : celle de la perception d’un possible conflit d’intérêt. Chaque fois qu’un homme ou une femme politique ayant occupé de hautes fonctions publiques quitte le gouvernement pour ensuite se joindre à des intérêts privés au sein d’un grand cabinet d’avocats, de consultants ou de lobbyistes, ceci suscite invariablement un certain malaise collectif sur le plan éthique.

On se demande toujours si les anciens politiciens s’enrichissent en mettant à la disposition d’intérêts privés l’expérience et les réseaux acquis dans les postes qu’ils ont occupés dans le service public. De nos jours, il n’est pas rare que des politiciens deviennent millionnaires après être passés au gouvernement alors qu’en début de carrière ils étaient souvent d’origine plus modeste. C’est comme si la politique leur servait d’ascenseur sur le plan socio-économique. On s’engage en politique non plus seulement pour servir et donner aux autres, mais aussi pour prendre et tirer profit pour soi-même.

Les entreprises privées s’achètent de plus en plus les services des anciens politiciens dans les firmes de lobbyistes. C’est ce qu’on appelle le phénomène de la « porte tournante », pour illustrer la relation de va-et-vient et de mouvement de personnel entre l’industrie et le monde politique. Aux États-Unis, où ce phénomène est très développé, différentes règles interdisent aux politiciens élus au Congrès de devenir lobbyiste lorsqu’ils quittent leur carrière politique. Ils doivent passer à travers une période de « purgatoire » d’une durée variable. L’objectif est de limiter les conflits d’intérêt. Lorsque des entreprises peuvent s’acheter  les services d’un politicien qui dispose de réseaux de pouvoir toujours actifs, ceci risque de corrompre la dynamique de la concurrence devant réguler le fonctionnement du marché. Il y a un risque de politiser l’économie. Les entreprises obtiennent-elles des contrats parce qu’elles sont les meilleures ou parce qu’elles ont des contacts politiques?  C’est à ce critère que l’on reconnaît généralement la corruption.

Combien vaut l’expérience politique?

Une étude de la London School of Economics[1] montre qu’aux États-Unis, la valeur sur le marché du lobbying de celui ou celle qui a été conseiller politique d’un sénateur ou d’un représentant influent et toujours en poste, se situe autour de $200,000 par année d’expérience politique. Plus le poste occupé au gouvernement en a été un d’influence, plus les revenus comme lobbyiste sont grands.

À la lumière de ces chiffres, combien vaudrait, par exemple, un Jean Charest dont on dit d’ailleurs qu’il se dirige vers la voie de sortie politique? Monsieur Charest fait de la politique depuis 25 ans. Il a de l’expérience à deux niveaux de gouvernement et à l’international. Il a été chef de deux partis politiques. Ses réseaux de contacts sont nombreux, étendus et puissants. Sa valeur marchande dans le monde du lobbying est énorme.

C’est pourquoi lorsque Monsieur Charest quittera la politique, tous les yeux seront braqués sur lui. Plusieurs Québécois supposent qu’il deviendra forcément conseiller stratégique pour une grande entreprise, puisqu’on le soupçonne déjà d’être bras-dessus, bras-dessous avec l’industrie.

Mais Monsieur Charest pourrait nous surprendre. Après presque dix ans au pouvoir, il réfléchit maintenant à son héritage, à l’image qu’il laissera pour l’histoire. Plutôt que d’aller vendre au secteur privé son expérience de premier ministre et faire des millions comme lobbyiste, il pourrait continuer dans le service public. Là, il n’y aurait pas de conflit d’intérêt, apparent ou véritable.

Un nouvel ambassadeur à l’Union européenne?

Le Canada négocie présentement un traité de libre-échange avec l’Union européenne (EU). L’Europe est le deuxième plus important partenaire commercial et stratégique du Canada. Le Premier ministre Harper pourrait montrer que le Canada accorde dorénavant à l’Europe toute l’importance que lui confère son statut de super puissance économique en nommant pour l’UE un ambassadeur politique comme le Canada le fait déjà pour Washington. Ceci aurait aussi pour effet de mieux équilibrer des deux côtés de l’Atlantique les relations du Canada en politique internationale.

Le Premier ministre Harper devrait nommer Jean Charest ambassadeur du Canada pour l’UE lorsque celui-ci quittera la politique active. Monsieur Charest croit en l’Europe. Si le Canada signe un accord commercial avec l’UE, ce sera en bonne partie grâce à lui. Pour un fédéraliste comme Monsieur Charest, l’Europe offre aussi une expérience inspirante pour l’avenir des relations Canada/Québec. Dans un tel poste, il évitera les apparences de conflit d’intérêt et fera mentir les cyniques qui voient dans l’engagement politique une activité plus vénale que noble.



[1] Vidal, J. B., Draca M. et C. Fons-Rosen (2010). Revolving Door Lobbyists. Centre for Economic Performance. London School of Economics and Political Science. CEP Discussion Paper No.993.

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