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27/03/2011

Mettre l’option de la coalition au centre de la campagne électorale

(texte paru le 25 mars 2011dans La Presse)

En campagne électorale, ce dont les partis politiques ne parlent pas est aussi important que ce dont ils parlent ouvertement. Écarter un enjeu de l’agenda politique, refuser consciemment de traiter d’un problème que personne ne veut voir parce qu’il est trop complexe et risqué sur le plan électoral, est en soi une forme de pouvoir auquel ont souvent recours les partis politiques.

S’il y a un sujet dont on ne discutera pas au cours de la campagne électorale qui s’annonce, c’est bien celui de l’unité nationale. Pourtant, cet enjeu est au cœur du dysfonctionnement actuel du système politique canadien. N’est-ce pas la raison pour laquelle nous allons voter pour une quatrième fois en sept ans?

Une coalition illégitime?

Qu’on ne s’y trompe pas : la stratégie électorale de Harper sera de définir le choix entre le soutien aux conservateurs contre une coalition libérale, néo-démocrate et bloquiste. Le PC ne fera que renforcer son agressive campagne de dé-légitimation à l’endroit du projet de coalition mis sur la table en 2008. Les conservateurs savent bien que c’est surtout la présence des « séparatistes » du BQ qui rend le projet de coalition peu légitime dans l’opinion publique canadienne. Comme la majorité des sièges du Québec au parlement fédéral vont au Bloc, cette stratégie a pour effet d’opposer le Québec au reste du Canada. Mais par-dessus-tout, elle a pour effet de travestir le sens du vote de plusieurs Québécois à  l’endroit du Bloc.

La société distincte par d’autre moyen

Le Bloc contrôle près du deux tiers des sièges du Québec à la Chambre des communes, alors que les sondages indiquent que seule une minorité de Québécois souhaitent un référendum sur la souveraineté. La force du Bloc à Ottawa ne vient pas que du soutien des souverainistes convaincus. Le Bloc est la réponse du Québec à l’impasse constitutionnelle qui perdure depuis près de 20 ans.  Il représente la « société distincte » par d’autre moyen. Ce que les Québécois n’ont pu obtenir via la constitution, trop rigide et remplie de points de blocage,  ils l’ont obtenu par la reconfiguration du système de partis fédéral, plus flexible et plus sensible au pouls de l’opinion publique.

Ce ne sont évidemment pas Messieurs Harper et Duceppe qui vont admettre que le Bloc reçoit aussi le soutien de Québécois qui souhaitent plus le fédéralisme renouvelé que l’indépendance du Québec. Ils auraient trop à perdre. Harper est comme le vent qui souffle sur le feu du Bloc. Plus les conservateurs diaboliseront l’idée de coalition en décrivant le Bloc comme un parti illégitime qui n’est pas à sa place à Ottawa, plus ils risquent de le renforcer en insultant l’intelligence des Québécois qui voient dans le BQ une autre façon de faire entendre leurs voix dans la politique fédérale. Le Bloc permet aux Québécois de rendre le gouvernement fédéral plus imputable au parlement et renforce ainsi la démocratie canadienne.

Le Bloc n’est pas que le parti « séparatiste » dépeint par Messieurs Duceppe et Harper. Le Bloc donne aux Québécois la reconnaissance au sein des institutions canadiennes qu’ils ont été incapables d’obtenir par la réforme constitutionnelle. Sa présence à Ottawa fait peut-être plus pour légitimer le fédéralisme canadien au Québec que l’on ne veut bien le reconnaître.  Ceci est une possibilité dont il est grand temps de prendre acte.

Pourquoi l’opinion publique tolère-t-elle que le gouvernement Harper contourne impunément les règles de la démocratie parlementaire?

Dans son jugement trouvant le gouvernement coupable d’avoir brimé les privilèges parlementaires, le président de la Chambre aurait, selon Michael Ignatieff : « dit aux Canadiens réveillez-vous! ». Il est en effet étonnant que l’opinion publique ne semble pas accorder plus d’importance aux institutions qui gouvernent pourtant les règles du jeu de notre démocratie parlementaire à Ottawa.

Le parlement : un lieu de « politicaillerie »?

Lorsque les Canadiens regardent ce qui se passe au parlement, ils ne semblent y voir que de la « politicaillerie » parce qu’ils sont habitués depuis 40 ans de voir à Ottawa un gouvernement fort qui garde le parlement silencieux et docile parce qu’il le domine avec sa majorité partisane. Une majorité tenue ensemble par un appareil partisan et bureaucratique centralisé autour du leader et qui fait taire les dissensions par le patronage et une rigide discipline de partis. C’est ainsi que le Canada a été gouverné depuis au moins les années 1970.

Même si le fédéralisme créé de l’interdépendance et donne souvent lieu à des relations intergouvernementales instables, sans point d’équilibre, chaque niveau de gouvernement est néanmoins libre de gouverner à sa guise dans ses propres sphères de juridiction. Ottawa est peut être plus ou moins faible vis-à-vis à des provinces, mais dans ses propres domaines de compétence, il gouverne comme un État unitaire avec une administration publique puissante et presqu’aussi fortement centralisée que celle de la France.

Un nouvel équilibre du pouvoir

On le sait, depuis 50 ans, la tendance à Ottawa est à la centralisation du pouvoir au sein du bureau du premier ministre et à l’affaiblissement concomitant du rôle de contrepoids du parlement. Mais justement, depuis 2004, l’absence de majorité partisane libère en quelque sorte le parlement de la mainmise du gouvernement et accroît sa force dans la surveillance de l’exécutif. Le parlement reprend ainsi son rôle de contrepoids et ceci donne évidemment lieu à plus de débats et de conflits politiques. Ceci produit davantage de « bruits politiques » en provenance d’Ottawa et ce sont ces bruits que les Canadiens interprètent comme de la « politicaillerie ». Les Canadiens continuent de comprendre leur système politique en termes de gouvernement majoritaire, même lorsque ce dernier est minoritaire. Il y une sorte de fossé entre le nouveau mode de fonctionnement des institutions et la compréhension traditionnelle qu’en ont les Canadiens. Il y a un décalage entre le théorique et l’empirique.  Le schème cognitif à partir duquel les Canadiens interprètent le fonctionnement de leur système politique au niveau fédéral ne change pas, il reste stable, alors que la réalité qu’il prétend décrire n’est plus la même.

Une dissonance cognitive entre théorie et pratique?

Les Conservateurs profitent ainsi du fait qu’une majorité de Canadiens ne s’ajustent pas à ce changement et continuent de comprendre leur système en termes de gouvernement majoritaire. Cela ne veut pas nécessairement dire qu’une majorité d’entre eux soit prêt à voter pour Harper. Les Canadiens ne s’ajustent tout simplement pas au fait que la balance du pouvoir soit maintenant passée du côté du parlement. C’est ce qu’a compris le gouvernement Harper et c’est ce qui  fait toute sa force. C’est ce qui lui permet d’outrepasser les règles du jeu parlementaire sans qu’il ne soit puni par l’opinion publique. Comme dans un geste de réflexe, celle-ci tend à se ranger machinalement du côté du gouvernement quand il prétend que ces règles ne sont que des « enfantillages » parlementaires sans lien véritable avec la démocratie qui elle, ne se jouerait qu’au moment des élections.

 Contre la « fédéralisation » du gouvernement central

Le fédéralisme contribue fortement au maintien du modèle de gouvernement majoritaire dans l’imaginaire public. En effet, les Canadiens veulent bien que le pouvoir à Ottawa soit contrebalancé par le pouvoir des provinces dans les relations intergouvernementales car le « bruit » et les frictions fédérales-provinciales sont propres à la dynamique fédérale. Mais ils ne veulent pas que le gouvernement fédéral subisse le même sort dans ses propres sphères de compétence face à un parlement trop fort qui aurait une capacité de blocage comparable à celle des provinces. Ce sentiment est renforcé par la présence du BQ au parlement. La capacité du Bloc à faire contrepoids au gouvernement fédéral dans la gestion de ses propres affaires au parlement ressemble trop à l’image que plusieurs se font au Canada du rôle « d’empêcheur de tourner en rond » du Québec dans le domaine des relations intergouvernementales. On veut bien d’un système fédéral, mais on ne veut pas d’un gouvernement central qui serait lui-même « fédéralisé » de l’intérieur par des groupes politiques de plus en plus divisés en factions régionales et provinciales qui se disputent la balance du pouvoir au parlement. 

Les théories ou les cadres normatifs avec lesquels les individus comprennent et interprètent le monde dans lequel ils vivent sont toujours plus lents à changer que la réalité empirique qu’ils prétendent décrire et expliquer. C’est pour cette raison que l’on est généralement incapable de voir venir les changements et de s’y adapter rapidement.

Après sept années de gouvernement minoritaire, il est grand temps que l’opinion publique canadienne s’ajuste à la nouvelle réalité d’un parlement plus autonome et moins fortement dominé par le gouvernement. Le parlement est d’abord et avant tout un lieu de démocratie, et non seulement de « politicaillerie » comme les Conservateurs veulent nous le faire croire.