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14/06/2011

Le gouffre politique

Cet article reprend l'analyse publiée l'édition du 3 juin du Toronto Star (voir ici).
Article publié dans La Presse du 14 juin 2011 (voir la source).
Le gouffre politique
Pierre Martin
L'auteur est professeur de science politique à l'Université de Montréal
De toutes les données d'opinion recueillies lors de la dernière campagne fédérale, les plus innovatrices sont sans doute celles de la Boussole électorale, qui a permis à plus d'un million de Canadiens de s'exprimer sur des enjeux politiques fondamentaux.
Cette énorme entreprise de collecte de données a ses faiblesses, y compris un échantillon non aléatoire qui contraint l'analyste à la prudence, mais ses résultats ne peuvent pas être ignorés.
Un premier constat saute aux yeux: pour environ 25 des 30 questions, on note une différence frappante entre les opinions exprimées au Québec et celles du reste du pays. Ces contrastes ne sont pas sans conséquence.
D'abord, si le gouvernement Harper opère un net virage conservateur, sa vision du pays risque d'aliéner le Québec que la Boussole place à gauche des autres provinces sur les enjeux économiques et sociaux - à quelques importantes exceptions près.
Quand Stephen Harper affirmait récemment que les valeurs conservatrices sont les valeurs du Canada, il donnait aux souverainistes québécois des munitions qui pourraient leur servir, si l'idée leur venait un jour de diriger leur ardeur au combat contre leurs adversaires.
C'est encore plus vrai dans le cas des enjeux constitutionnels et linguistiques, où la Boussole électorale fait ressortir le gouffre qui persiste entre les Québécois et les autres Canadiens. Le NPD était réceptif aux positions québécoises pendant la campagne, mais il n'a rien à gagner au Canada anglais en poursuivant sur cette lancée.
Ce n'est pas le seul point de discorde potentiel entre le Québec et le NPD que nous révèle la Boussole électorale qui, au Québec, ne pointe pas toujours à gauche. Depuis longtemps, les néodémocrates s'opposent au libre-échange avec les États-Unis et tiennent pour sacré le caractère public du système de santé.Depuis 1988, les Québécois sont davantage favorables au libre-échange que les autres Canadiens. Les principaux partis politiques et les milieux d'affaires appuient solidement l'ALÉNA, alors que les syndicats ont depuis longtemps cessé de s'y opposer systématiquement.
La carte de la Boussole électorale sur cette question est éloquente. Les 10 circonscriptions les plus favorables à l'expansion du commerce avec les États-Unis sont toutes québécoises, y compris cinq gagnés par le NPD, alors que huit des 10 circonscriptions hors Québec les plus hostiles au libre-échange sont des bastions néodémocrates.
Est-ce que le NPD peut prétendre représenter les intérêts du Québec tout en rejetant l'ouverture du commerce avec les États-Unis? Il serait étonnant que le parti revienne sur sa position historique dans ce domaine pour plaire aux Québécois. Il serait aussi étonnant que ces derniers soient séduits par les appels stridents au nationalisme canadien qui motivent le protectionnisme du NPD.
Sur la santé, les Québécois se distinguent du mantra néodémocrate en favorisant davantage qu'ailleurs l'ouverture vers le privé. Comme d'autres sondages l'ont déjà montré, les Québécois appuient un système de santé public, mais ils sont plus enclins que les autres Canadiens à appuyer l'illusion que représentent les solutions de marché ou la privatisation pour remédier aux maux du système.
Jack Layton aura sans doute peine à les rallier à l'orthodoxie de son parti sur ces questions, surtout si le droit chemin passe par un renforcement du contrôle fédéral dans ce domaine.
Sur bien d'autres enjeux, dont le registre des armes à feu n'est pas le moindre, on n'a pas fini de voir les contradictions mises en lumière par la Boussole électorale provoquer des tensions internes dans le caucus du NPD.
Contrairement aux divisions qui affligent le Parti québécois, d'abord liées aux personnalités, celles qui entraveront la marche du NPD vers le pouvoir seront l'expression de lignes de faille profondes dans le paysage politique canadien.

02/06/2011

Les « deux solitudes » sont de retour... à l'intérieur du NPD

Dans un article publié dans l'édition du 3 juin du Toronto Star, je relève des observations intéressantes tirées des données de la « Boussole électorale », une entreprise de cueillette de données de très grande envergure menée par une équipe de politologues, y compris mon collègue André Blais et plusieurs anciens étudiants de notre Département, dont Peter Loewen, Yannick Dufresne et Joëlle Dumouchel. Entre autres choses, j'observe que, pour la grande majorité des questions incluses dans la Boussole électorale, les opinion exprimées par les Québécois semblent se distinguer assez nettement de celles de leurs concitoyens des autres provinces. Je note aussi que, pour des enjeux chers au Nouveau Parti démocratique de Jack Layton, comme l'opposition au libre-échange et à la privatisation dans le domaine de la santé, les opinions des Québécois se démarquent de la ligne de parti privilégiée par le NPD, ce qui pourrait lui attirer des ennuis à long terme. Mes amis de l'équipe de la Boussole électorale ne sont, il va sans dire, aucunement liés par les conclusions que je tire du fruit de leur efforts.

Article publié dans le Toronto Star, vendredi le 3 juin 2011. Consultez la source.

Canada’s ‘two solitudes’ emerge inside the NDP

If you’re reading this, you have at least a fleeting interest in politics, so chances are you have heard of or visited the CBC Vote Compass website. More than a million Canadians did, and more than 300,000 went through all of its 30 questions on the issues that define Canadian politics today.

Some commentators have questioned the methods, and some users have been shocked to discover that the Compass’s model predicted they would vote differently than they intended. But these criticisms pale in comparison to the insights that can be gained from this enormous opinion-gathering exercise.

Although huge, this self-selected sample is not necessarily representative of the population. Its observations ought to be taken with a grain of salt, but they shouldn’t be ignored.

When one looks at maps showing the distribution of results across 308 federal ridings, the first thing that jumps out of the screen for about 25 of the 30 questions is the distinct difference between Quebec and the rest of the country.

There is little new about the story of the “two solitudes” in Canada, but in the brave new world of polarized federal politics, this peculiar distribution of opinion reveals significant risks.

The first is the exacerbation of political conflict between Quebec and the Rest of Canada (ROC) as a majority Harper government implements a sharply ideological conservative agenda that is alien to Quebecers.

With a few notable exceptions, on the social or economic choices that define the left-right axis, the Compass map places Quebec squarely to the left of the ROC.

On issues where there are clear differences between Quebec and the ROC, the pursuit of a doctrinaire conservative agenda by a majority government could potentially deepen the rift between Canada and Quebec.

Prime Minister Harper claimed earlier this week that his party’s values are Canada’s values. If Quebecers clearly reject these values, it doesn’t augur well for federalism.

In the long run, a reshaped Canada that moves further away from Quebec’s deep-seated preferences is bound to provide grist for the sovereignists’ mill.

On constitutional, linguistic and cultural issues, the Vote Compass confirms the ROC will not be receptive to Quebec’s preferences, regardless of promises made by Jack Layton during his courtship of Quebec voters.

But the depth of the rift between Quebec and the ROC on constitutional issues is not the only source of potential trouble for the NDP.

Among the ideas that define bedrock NDP support, two are unavoidable: free trade with the United States is bad, and public health care is a sacred cow.

Since 1988, while opposition to continental free trade has remained an article of faith for the NDP, support for it has consistently remained higher in Quebec than in the rest of the country.

Except for the left fringe, all political parties in Quebec, including the Bloc, have consistently pushed for more trade with the United States. Going along with the big players of “Québec Inc.,” Quebec unions stopped opposing free trade long ago.

The map for this question is eloquent. The 10 ridings most supportive of freer trade with the United States are all in Quebec, five of which voted NDP on May 2, while eight of the 10 ridings most opposed to free trade in the rest of the country went to the NDP (See this table).

Can the NDP claim to represent Quebec’s interests if it vows to roll back free trade? I find it hard to imagine the NDP reversing its historical position on free trade to please its new voters in Quebec, where the NDP’s strident opposition to free trade in the name of Canadian nationalism is likely to fall flat.

On health care, Quebec also seems to distance itself from the NDP line. When asked if there should be more or less of a role for the private sector in health care, Quebecers were significantly more willing than other Canadians to say yes.

As numerous polls have shown in the past, Quebecers support public health care, but they are consistently — and, in this writer’s opinion, unwisely — willing to seek private-sector or market remedies to their system’s ailments.

Will Layton be able to reconvert these straying Quebecers to his party’s mantra on health care? Good luck, Jack.

There are plenty of issues on which the Tories will be exploiting differences between Quebec and the ROC to divide the NDP caucus, like the long-gun registry, to give just one of many examples.

So far, results released by the Vote Compass only scratch the surface of what it will potentially reveal about the complexities and pitfalls of the emerging Canadian political landscape.

We number-crunchers are anxiously waiting for more.

Pierre Martin is a professor of political science at the Université de Montréal.