15 posts categorized "Denis Saint-Martin"

23/11/2010

La crise de la corruption au Québec : une opportunité pour renforcer l’égalité démocratique

Si trop d’enveloppes brunes circulent parmi les politiciens du Québec c’est largement pour financer les coûts associés aux élections. Les politiciens et les partis ont besoin d’argent pour être compétitifs sur le plan électoral. C’est ce besoin qui permet aux grandes entreprises de construction et de génie-conseil d’utiliser leur  argent pour influencer les politiciens et les décisions du gouvernement.

Le pouvoir indu de l’argent sur la politique soulève, au premier chef, des questions reliées à la corruption. C’est de cette façon que cet enjeu est présentement traité dans les médias et l’opinion publique. Mais cela soulève aussi, plus fondamentalement, des questions d’inégalité dans la représentation démocratique, parce que les décisions du gouvernement reflètent plus les intérêts des lobbyistes et des pousseurs d’enveloppes brunes que ceux des citoyens en général. Le pouvoir de l’argent sur la politique rend le processus de représentation plus inégal. Les enveloppes brunes, ce n’est pas tout le monde qui peut se les permettre : ce sont surtout les grandes entreprises et organisations qui en ont les moyens.

Sous la corruption se cache aussi une question d’inégalité. Il faut libérer les partis du pouvoir de l’argent. Pour s’attaquer à cet enjeu il faut agir directement sur les partis politiques. Il faut éliminer leur dépendance à l’endroit des grands intérêts économiques car c’est ceci qui rend le processus de représentation inégal. Ce n’est pas une commission d’enquête sur construction qui va régler le problème.

Désengagement citoyen

Les partis politiques sont devenus plus dépendants des intérêts corporatifs au fur et à mesure que les citoyens se sont désengagés du processus démocratique. La désertion du public, l’érosion du membership et du militantisme ont rendu les partis politiques plus vulnérables au pouvoir de l’argent. Les citoyens ayant quitté le « navire » de la politique partisane,  les corporations et les lobbyistes ont ramassé ce qui restait. La démobilisation citoyenne a réduit notre pouvoir d’agir sur la politique et renforcé le déséquilibre dans la représentation, donnant encore plus d’influence à ceux qui ont le plus de ressources. Ce n’est pas seulement à coup de lois et de bureaucratie que l’on redressera les inégalités de la représentation politique. Il faut aussi un ré-engagement citoyen dans les institutions et les processus politiques. Les partis porteurs de visions et de projets de société attirent moins le pouvoir de l’argent.

Aux États-Unis, l’ancien chef de cabinet du Président Obama, Rahm Emanuel, aurait dit qu’en politique les crises sont des opportunités que l’on ne doit jamais laisser se gaspiller. C’est exactement ce que nos élus devraient faire. La crise actuelle nous donne l’opportunité de renouer avec notre histoire de réformisme démocratique. Ce qui se passe en ce moment est une occasion pour les citoyens  de faire des gains démocratiques. C’est une chance de renforcer l’égalité dans la représentation  en faisant en sorte qu’à l’avenir nos partis politiques ne soient plus les otages des lobbyistes et des corporations. Ce projet est certainement plus mobilisateur que de braquer toutes nos énergies sur les scandales de corruption.  Ceux-ci ne sont que des écrans de fumée qui nous empêchent de voir les enjeux plus fondamentaux.

27/10/2010

Gouvernements minoritaires et fédéralisme : vers de nouveaux équilibres politiques?

Les Libéraux fédéraux disent vouloir jouer la carte des valeurs pour reconquérir le soutien d’une partie de l’électorat québécois. Or, cette stratégie n’aide en rien la cause du Parti libéral du Canada (PLC) au Québec. Un filet de sécurité sociale plus robuste, une politique étrangère plus autonome des États-Unis, un meilleur équilibre entre économie et environnement, ce n’est pas au Québec que ces valeurs posent problème mais dans l’Ouest canadien. Au 21ème siècle, le véritable clivage politique au Canada se situe moins entre le Québec et le « rest of Canada » mais de plus en plus entre le « vieux Canada », celui des provinces fondatrices, et le « nouveau Canada », celui des provinces de l’Ouest, où le pouvoir économique se déplace pour suivre la voie d’accès vers l’Asie.

Là pour rester

Le Bloc monopolise déjà la représentation des valeurs du Québec à l’endroit des politiques du gouvernement canadien. La confiance populaire est aussi largement plus favorable au Bloc qu’au PLC, encore affaiblit par le scandale des commandites. Le Bloc n’exerce pas le pouvoir. Il n’aura jamais à « se salir les mains ». Ceci lui confère une image d’intégrité plus forte. Sur le terrain des valeurs, le Bloc représente notre « bonne conscience » collective à Ottawa, comme le NPD pour les progressistes dans le reste du Canada.

L’existence du Bloc n’a rien d’un phénomène passager. Les gouvernements minoritaires à Ottawa ne sont plus un accident de parcours. L’une des causes de ce phénomène est la durabilité du Bloc en tant que principal représentant de la voix québécoise dans les institutions fédérales.

Des « gênes » fédéralistes

Le Bloc est l’enfant de la défaite de l’accord du Lac Meech. Il représente la « société distincte » par d’autres moyens. Bien plus que le soutien à l’indépendance, c’est de là qu’il tire toute sa force et sa légitimité au Québec. Ce qui n’a pu être accompli par la voie constitutionnelle, trop rigide et remplie de points de blocage, l’a été à travers le système de partis, plus flexible et davantage collé à l’opinion publique.

Qu’il le veuille ou non, de par son histoire, le Bloc porte toujours en lui le « gêne » des efforts collectifs passés qui ont été investis dans la réforme du fédéralisme canadien. Le Bloc monopolisera la représentation québécoise à Ottawa tant et aussi longtemps qu’il y aura un déficit d’imagination autour de la question constitutionnelle.

Pourtant, la concentration extraordinaire des pouvoirs dans les mains du Premier ministre, encore plus forte sous le gouvernement Harper, montre bien que c’est une question qu’il est urgent d’aborder pour démocratiser nos institutions.

Une forme nouvelle de participation?

Le PLC a longtemps été le véhicule par lequel les Québécois ont fait entendre leurs voix en politique fédérale. Mais ce système de représentation a implosé et depuis, il n’y a plus de point d’équilibre en politique fédérale canadienne, d’où sa volatilité et son imprévisibilité actuelles.

De nos jours, la participation politique des Québécois dans la gouvernance fédérale ne se fait plus comme avant, à l’intérieur d’un parti dit « national » qui impose à ses élus une discipline forte pour atténuer les dissensions régionales à l’intérieur de ses rangs. Cette participation est davantage susceptible de se faire via des coalitions entre partis, par le biais d’ententes qui ne sont plus négociées derrière des portes closes mais au grand jour, en public, au parlement. C’est une façon plus complexe de gouverner, mais c’est aussi une façon d’inclure le Québec dans le Canada. C’est ce qu’avait compris Stéphane Dion dans son projet de gouvernement de coalition.

La « diabolisation » comme forme d’exclusion

Sur plusieurs enjeux, le Bloc est souvent plus « pro-canadien » que les Conservateurs, eux dont les valeurs sont plus proches de la droite américaine, comme en font foi leur scepticisme face à la science et aux théories de l’évolution, leur façon de mêler politique et religion, leur militarisation du sens patriotique ou leur soutien aveugle au port des armes, comme si ceci était un droit au Canada!

Diaboliser le Bloc, comme le fait le gouvernement Harper lorsqu’il veut discréditer l’idée d’une coalition appuyée par les « séparatistes » est irresponsable d’un point de vue démocratique. Les Bloquistes et leurs électeurs ne sont pas moins légitimes que les autres partis.

En 2008, les Québécois étaient très fortement en faveur d’un gouvernement de coalition soutenu par le Bloc. Faire du Bloc un partenaire dans la gouvernance, c’est faire en sorte que les Québécois soient encore inclus dans le Canada. À plus long terme, c’est aussi, peut-être, jeter les bases d’un type de fédéralisme nouveau, qui se joue davantage au parlement par le biais de partis de plus en plus régionaux qui négocient entre eux les compromis nécessaires à la décision politique.

 

15/10/2010

La revanche de Lester B. Pearson?

Quelle leçon tirée de l’échec du Canada dans sa tentative d’obtenir un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies? Cette défaite ne reflète pas un déclin du prestige du Canada, ni une érosion de son pouvoir en tant que puissance moyenne dans la politique mondiale La réponse se trouve ailleurs : dans la mise à l’écart des diplomates professionnels du Ministère des Affaires étrangères dans la conduite de la politique internationale du Canada. On le sait, les Conservateurs se méfient des fonctionnaires et surtout, de ceux des Affaires étrangères, qu’ils soupçonnent de sympathies libérales et à qui ils reprochent un certain relativisme moral à propos des grands conflits qui divisent la planète.

Dès leur arrivée au pouvoir, les Conservateurs ont voulu politiser la politique étrangère et se distancer du centre en se rapprochant des extrémismes de George W. Bush aux États-Unis et de Benjamin Netanyahu en Israël. Pour ce faire, ils ont concentré la conduite des affaires étrangères au Cabinet du Premier ministre et de plus en plus écarté des processus décisionnels les avis et conseils formulées par les diplomates de carrière.

Or, la diplomatie internationale, et certainement celle qui se joue dans les corridors de l’ONU, est d’abord et avant tout l’affaire de bureaucrates. Ce sont eux, étant donné leur permanence et leur expérience, qui tissent, au fil des rencontres avec leurs homologues, les liens de confiance entre pays. C’est la régularité de leurs contacts, de même que leur savoir faire et leur réputation qui amènent les pays à négocier leurs différends et à travailler dans des directions communes. La diplomatie est largement une affaire de patience, de prévisibilité et de routine bureaucratique. Ce n’est pas le lieu de la politique partisane. Les politiciens passent mais les diplomates restent. Ce ne sont pas les Dimitri Soudas de ce monde qui disposent de l’expertise servant à lubrifier les rouages des grandes organisations internationales. C’est cela qu’a appris à ses dépends le gouvernement Harper. Son approche d’hyper-partisannerie à la politique internationale lui a fait perdre une place à la table où se décident les affaires de la gouvernance mondiale. Paradoxalement, cette défaite est en quelque sorte la revanche de Lester B. Pearson ou du moins, des employés qui travaillent dans l’édifice qui porte son nom et qui abrite le Ministère des Affaires étrangères.

Des valeurs institutionnelles

Les Conservateurs voient dans la diplomatie canadienne une approche « libérale » au sens partisan et idéologique du terme. Ils n’ont pas compris que si, depuis les années 1960, les valeurs du Parti Libéral convergent effectivement avec l’approche traditionnelle d’entremetteur impartial (honest broker) du Canada sur la scène mondiale, ce n’est pas parce que les valeurs libérales ont « infiltré » le Ministère des Affaires étrangères. C’est plutôt l’inverse qui s’est passé, le Parti Libéral ayant fait siennes les valeurs promues par les fonctionnaires de la diplomatie canadienne. Ce sont d’abord et avant tout des valeurs institutionnelles et non celles d’un parti politique en particulier.

La preuve en est que le Bloc québécois - qui ne brûle certainement pas d’amitié pour les Libéraux – est pourtant l’un des plus ardents défenseurs des symboles et des valeurs qui ont traditionnellement caractérisé la politique étrangère du Canada. En fait, s’il y a un domaine de politique publique fédérale qui rallie encore une forte majorité de Québécois c’est bien celui de la politique étrangère du Canada. La diplomatie canadienne est l’une des rares institutions encore capable de rallier les deux communautés historiques et fondatrices du Canada.

La politique étrangère est toujours le reflet de l’image qu’une société veut projeter d’elle-même dans le monde. Les années Pearson ont été fortes à la fois sur le plan interne pour son ouverture aux revendications du Québec et sur le plan externe pour le déploiement d’une approche dite « internationaliste » fondée sur le multilatéralisme, le respect de la règle de droit et le maintien d’une solidarité transatlantique. Cette approche est peut être devenue un mythe au fil du temps, mais elle forme néanmoins « l’ADN » de la diplomatie canadienne. C’est à partir d’elle que le reste du monde perçoit le Canada. Si les Conservateurs de Harper ont été incapables d’obtenir un siège au Conseil de sécurité c’est parce que le monde n’a pas reconnu le Canada dans le néo-conservatisme que son gouvernement pratique en politique internationale.

07/10/2010

La perte du sens de l’État

Download Article paru dans La Presse et le Devoir le 23 septembre 2010

12/02/2009

Sarkozy et le Québec: L'Europe et le monde de l'après 9-11

Denis Saint-Martin

 

Il y a quelques jours, le Président français tournait la page à la politique de « non ingérence, non-indifférence » qui a caractérisé les relations France-Québec depuis les 30 dernières années. D’aucuns attribuent ce changement de la position traditionnelle gaulliste à l’endroit du contentieux Québec/Canada aux relations d’amitié entre le Président Sarkozy et la famille Desmarais. Mais une telle interprétation relève de la myopie. Pour bien comprendre le changement de la politique française, il faut porter davantage d’attention aux effets de structure, dont au premier plan la construction européenne et le monde de l’après 9-11. Comme aurait dit Bill Clinton, « c’est l’Europe, stupide! ».

 

« L’européanisation »  de la politique étrangère française

On se souviendra que l'autiomne dernier les indépendantistes avaient fortement critiqué les propos du Président Sarkozy lors de son passage à Québec au Sommet de la Francophonie. Mais en déclarant que « le monde n’a pas besoin d’une division supplémentaire », le président Sarkozy ne parlait pas seulement en tant que chef d’État de la France. Il portait aussi, à cette occasion, son « chapeau » de président de l’Union européenne (UE), dont il a assuré la présidence rotative jusqu’à la fin de 2008.

 

La France ne participe pas au processus d’intégration européenne depuis plus de 50 ans sans que ceci n’affecte ses politiques. Depuis les premiers jalons posés par Jean Monnet, la France est elle-même de plus en plus « fédéralisée » par l’Europe. Elle est imbriquée dans un vaste réseau d’institutions communautaires de plus en plus dense tissée par l’UE. De par son rôle historique dans la formation d’une Europe aux inspirations fédérales, la France ne peut plus, aussi librement qu’en 1967, adopter des positions internationales pouvant fragiliser l’existence d’entités politiques comme le Canada qui partage avec l’UE une structure de gouvernance comparable. La principale différence entre de Gaulle et Sarkozy dans leurs positions par rapport au Canada/Québec, ne tient pas aux liens de l’actuel président français avec de puissantes familles fédéralistes canadiennes. Ce qui les distingue radicalement ce sont plutôt quarante années de construction européenne. Plus le temps passe et plus le chef de la France - qui qu’il soit – a les mains liées par une expérience de quasi-fédéralisme qui mélange les souverainetés nationales, plus qu’elle ne les divise.

 

Les relations transatlantiques et l’obsession sécuritaire américaine post 9-11

Dès son accession au pouvoir, le Président Sarkozy a accordé une priorité absolue à la reconstruction des liens avec les États-Unis suite aux tensions provoquées par la guerre en Irak.  Plus que tout autre pays de la communauté internationale, c’est la France qui a personnifié l’opposition à l’invasion de l’Irak par l’armée américaine. Qui ne se souvient pas du fameux discours prononcé aux Nations-Unies le 14 février 2003 par l’ancien premier ministre de Villepin? Déjà depuis le retrait de l’OTAN par de Gaulle en 1966, la France a presque toujours été vue par Washington comme un allié incertain et non fiable. Au tournant du 21ème siècle, ces perceptions ce sont renforcées alors même que les États-Unis devenaient de plus en plus préoccupés par les questions de sécurité interne après les événements du 9-11. Aux lendemains de l’attaque contre les tours jumelles et dans la foulée de l’affaire Ahmed Ressam, c’est le Québec, et plus précisément Montréal avec sa large communauté maghrébine, qui est pointé du doigt comme le point d’entrée des terroristes en sol américain. Cette opinion fut plus tard modifiée, mais chez les américains, l’idée d’une frontière « passoire » chez leurs voisins du nord n’est jamais complètement disparue. Or, cette idée est d’autant plus troublante du point de vue des États-Unis dans l’éventualité où le Québec, après un référendum victorieux, accéderait à l’indépendance grâce au travail diplomatique et au soutien actif de la France. De Washington, le Québec serait vu, ni plus ni moins, comme un satellite de la France, une sorte de DOM-TOM (département d’outre-mer) nouveau genre. Comment, dans un climat d’obsession sécuritaire, les américains pourraient-ils tolérer qu’une partie de leur frontière soit partagée avec un pays qui, à leurs yeux, ne serait rien d’autre qu’un appendice de la France, cet allié imprévisible et capricieux?

Choisir Washington plutôt que Québec

C’est dans ce contexte qu’il faut aussi comprendre les propos de Sarkozy en faveur du lien fédéral canadien. Prendre ses distances du nationalisme québécois constitue peut-être la rupture d’une certaine politique française à l’endroit de notre débat existentiel. Mais pour la France, c’est un bien petit prix à payer pour revenir dans les bonnes grâces des américains. Entre le Québec et Washington, la France a fait un choix en fonction de ses propres intérêts géo-stratégiques. On comprend alors la déception des indépendantistes, eux qui ont mis tous « leurs œufs dans le panier » de la France pour la reconnaissance internationale d’un éventuel Québec souverain. Pourtant, la célèbre formule de Voltaire – « ces quelques arpents de neige » - aurait dû leur rappeler qu’à la grande « bourse » de la politique mondiale, la France a toujours accordé une valeur « fluctuante » à notre coin du monde

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